Louxor est devenue une grande ville indépendante, vingt-septième gouvernorat d’Egypte, indépendamment du gouvernorat de Kena dont elle faisait partie. L’Etat y a investi beaucoup d’argent, tourisme oblige : modernisation de l’aéroport international, aussi brillant que celui de Genève. Nettoyage du centre ville et grande esplanade jouxtant le temple de Louxor, larges trottoirs et souk dallé d’une propreté irréprochable. Dans ce cadre quasi européen se meuvent les habitants, plus souvent vêtus de gallabeyas qu’au Caire, et de toute évidence en bien meilleure forme, plus hâlés, plus sveltes et plus vifs.
L’hôtel El Gezira Garden, situé de l’autre côté du Nil, nous a envoyé un minibus dernier cri. Le trajet dure 45 minutes, car l’unique pont est à une dizaine de kilomètres au sud. Mais ça vaut la peine de passer sur la rive des morts lorsqu’on cherche le calme. Des champs de blé et de canne à sucre, des villages, des petits bateaux à côté de l’embarcadère. L’hôtel se trouve dans une ruelle de terre battue, à cinq minutes du ferry. Bien tenu, avec piscine, petits balcons, bougainvilliers, internet café.

Le lendemain, rendez-vous avec Tarek à 9h30 pour visiter quelques tombes de la vallée des nobles, le temple d’Hatchepsout et la vallée des rois. Le vert, le sable et le bleu du ciel. L’ocre des montagnes et des pierres. Les colosses de Memnon, ceinturés d’échaudages, sont en restauration. Sur le parking à côté de l’embarcadère, on aperçoit une Peugeot familiale. Le jeune chauffeur s’appelle Mohamed Nefertari. ” C’est un nom de reine“, je lui fais en rigolant. ” Non, non, répond-il, c’est le nom de mon bateau“. Sa voiture, achetée 3500 euros, a plus de trente ans. On s’y entasse à sept, plus Mohamed.
Le village de Gourna a changé. Des maisons ont été rasées. Mais on est encore loin de la modernité du centre ville. Devant la porte de chaque tombe, un bawab (celui qui garde la porte) s’empresse de rendre le moindre petit service justifiant un bakchich. La trouvaille : éclairer l’intérieur des tombes à l’aide d’un morceau de miroir ou d’un carton couvert de papier alu, judicieusement orienté pour renvoyer les rayons du soleil. Efficace en tout cas.
La tombe de Ramoses est inachevée, car ce vizir fut obligé de suivre Aménophis IV, devenu Akhenaton, à la nouvelle capitale à Armana. Tout de suite, la présence de deux ou trois groupes fait retentir dans la tombe une cacophonie en désaccord total avec le lieu. Les parties décorées sont pourtant très belles, avec une magnifique scène de pleureuses.
Ensuite, il faut grimper un peu dans la montagne. Des enfants, des hommes nous entourent pour nous vendre à tout prix statuettes, poupées, cartes postales. Les groupes ne viennent pas jusqu’ici. Il ne faudrait pas qu’une mamie fragile se casse une jambe. Les bawabs de service regrettent amèrement le manque à gagner. Et pourtant, disent-ils, nos tombes sont les plus belles.
Ils disent vrai. Tout en haut, on découvre celle d’un esthète, amoureux de la vie, amoureux tout court, Sénefer, maire de Thèbes sous Aménophis II, autour de 1400 avant Jésus-Christ. Le plafond, irrégulier, imite la treille chargée de grappes sous laquelle il devait contempler, au coucher du soleil, la montagne ocre ou les champs cultivés. Sénefer est représenté avec sa femme, ou ses filles, qui lui font des papouilles. Mérith, qui signifie « l’aimée », apparaît quatorze fois, ce que le bouquin interprète comme « une forme idéalisée de l’épouse de Sénefer ». Pourtant, d’après Tarek, Sénefer aurait eu quatre femmes, dont aucune ne s’appelait Mérith. Alors, peut-être une façon de nommer la préférée, ou encore une femme aimée en secret, honorée à l’heure de la mort. On n’en saura pas plus sur cet homme et cette femme vieux de 3600 ans. Sauf qu’ils respiraient la joie de vivre. Et qu’ils ont réalisé l’exploit de nous communiquer leur joie et leur amour au-delà de la mort.

L’arrivée au temple d’Hatchepsout en fin de matinée est un peu décevante. Les groupes de touristes déversés par centaines contrastent avec la quiétude de la vallée des nobles.

Du temple à la vallée des rois, on peut marcher par un sentier qui monte sur les crêtes, à deux cent mètres d’altitude. C’est de là que sont descendus les terroristes en 1997, armés de mitraillettes, pour tirer sur les groupes de touristes, bonnes cibles bien compactes. Ils en ont tué 57. Du coup, on croit déceler entre les dalles des tâches de sang que le temps n’a pas effacées.
La nuit suivante, quelques-uns feront des cauchemars.
Dans la vallée des rois, à l’heure du repas, on visite à notre aise la tombe de Ramsès 1, toute bleue, celle de Thoutmosis III, ornée de hiéroglyphes et de dessins stylisés noirs et rouges sur fond blanc, et celle de Sethnakht et Tausert, colocataires involontaires, très vaste, et riche en scènes traditionnelles sur fond jaune. Tiercé gagnant des couleurs : bleu, blanc et jaune. Pour terminer, on reprend un billet pour Ramsès VI et son magnifique plafond cosmologique : Nout, la Nuit, entoure de son corps la voûte céleste, engloutissant le soleil chaque soir pour le recracher à l’aube.

PS: les photos sont interdites dans les tombes. Mais on en trouve sur Internet…
