Bancs publics

2008

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Finalement, les endroits où l’on respire le mieux au centre du Caire, ce sont les jardins publics le long du Nil (2 livres l’entrée).

Au bord du Nil après le Grand Hyatt sur l’île de Roda, chaque banc est occupé par un couple d’amoureux qui causent à voix basse en regardant passer les felouques qui mêlent leur rythme lent à celui des gros bateaux de croisière.

Parfois un bateau-mouche, haut-parleur à plein volume, ou un hors bord totalement incongru, trouent le calme du plus vieux fleuve du monde. Les voiles des felouques du Caire sont grises, ont-elles été blanches un jour ?

J’observe les occupants des bancs publics. Il a y quelques beaux visages chez ces jeunes filles en état de séduction. Leurs yeux sont brillants, l’ovale de leur visage plein est bien mis en valeur par un voile aux couleurs chatoyantes. Elles sont maquillées, portent des bijoux et des vestes de laine par-dessus le jean. Celle qui est devant moi (je suis assise sur un banc un peu en retrait) a un air particulièrement déluré, l’air d’une fille qui n’en est pas à sa première aventure, s’appuie langoureusement sur l’épaule du garçon, se caresse la lèvre inférieure du bout des doigts. Le garçon, encore mince, ressemble vaguement à Zidane (Zineddine, pas Mohamed).

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J’aime aussi le jardin qui longe l’île de Zamalek jusqu’au Marriott. On y rencontre aussi un couple de jeunes promis par banc. La dernière fois que j’y suis entrée, c’était pour rejoindre le Centre culturel Sawy, où se produisait un groupe français de musique hip hop. Il m’a fallu traverser le pont Kasr El Nil à dix-neuf heures (zut, oublié mon masque à gaz). A la sortie du pont, je passe devant le lion, tend mes deux livres au gardien occupé à discuter, et descends les marches jusqu’aux quais. Me voici au milieu des tourtereaux qui roucoulent doucement. De nuit, c’est agréable. L’allée, bien dallée, bien large, passe sous les passerelles décorées de loupiotes qui mènent aux bateaux-restaurants. Puis elle se rétrécit et je marche seule, environnée de musique, celle des barques à moteur que fréquentent les groupes de jeunes en goguette le jeudi soir.

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Le Nil avale le bruit des voitures sur la corniche. Je dépasse quelques hommes assis sur l’herbe, mais plus aucun couple, alors qu’ils pourraient profiter de la pénombre pour s’écarter des autres et oser un peu plus. Mais non, ils sont bien sages, assis un peu raides sur leur banc. Les plus hardis se touchent la main ou l’épaule, plus rare, la cuisse à travers le jean. Ils attendent le feu vert pour le mariage.

Certains ont, si l’on en croit Al Ahram Hebdo du 19 mars, inventé le PACS à l’égyptienne, baptisé mariage orfi. Il suffit, paraît-il, de signer un papier et de se déclarer mutuellement mari et femme. Ce qui arrange bien les arabes du Golfe venus s’encanailler au Caire. Un petit mariage orfi, halal et pas cher pour disposer d’une jeune fille le temps de leur séjour. Ce qui arrange aussi les hommes qui veulent prendre une deuxième épouse incognito, et aussi des veuves qui perdraient leur pension si elles se remariaient officiellement.

Cela permet aussi à des jeunes de contourner les obstacles du mariage selon la tradition : le jeune homme doit être en mesure de procurer à l’épousée appartement meublé, parure de bijoux, etc, conformément aux exigences de la belle-famille. Si la jeune fille est, ou est estimée d’un niveau social supérieur au sien, ce sont des années de labeur qui s’annoncent avant le mariage. Parfois, c’est mission impossible. On comprend que des jeunes se laissent tenter par le mariage « orfi », et qu’une de premières questions posées à une étrangère soit : «  Est-ce que tu es mariée ? ».

Paroles d’un scheikh : « Les règles du mariage en islam sont claires et simples : l’acceptation des deux époux, les témoins, et la dot. Or, le mariage orfi n’entre pas dans ce cadre« .

Un texte de loi est à l’étude pour punir les contrevenants. Et l’amour dans tout ça ?

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Mais revenons à nos jardins. La promenade nocturne se termine dans un « vrai » jardin. Les plantations exhalent leur parfum avec la chaleur du jour. Il a fait 37 degrés aujourd’hui. Des odeurs de rivage méditerranéen, thym, citronnelle, frangipanier. J’aime cette solitude fragile au cœur de la ville. A l’extrémité, le passage a été refermé par un panneau grillagé. Il faut faire le tour par un bosquet de lauriers roses. La terre fraîchement arrosée colle à mes semelles, une bonne couche dont je me débarrasse  avant de remonter  vers la rue par l’escalier d’accès au dernier bateau-restau. Je passe devant le planton d’un air assuré, ni vu ni connu, l’important c’est d’avoir l’air sûr de soi, même avec des godasses pleines de boue.

Rejoins la rue du 26 juillet, ses klaxons, ses cafés, ses boutiques, ses émanations de gaz toxiques. De l’autre côté de l’île que je traverse dans sa largeur, le Centre Sawy est coincé sous la voie suspendue. Une salle de spectacle en sous-sol, aux trois-quarts vide. Le hip hop a un succès fou au Caire. J’aurais peut-être dû distribuer des prospectus aux bandes de jeunes qui déambulent d’un lion à l’autre.

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