Zaballin et Moqattam

2008

                               

Ce matin de janvier, pour la première fois, brouillard épais. Il a plu pendant la nuit. La rue se transforme en grosses flaques noires et les gens en ombres grises. C’est la troisième fois qu’il pleut. La température n’excède pas huit ou neuf degrés. En face du parc, non loin du kiosque qui a perdu ses couleurs coca cola, un container à ordures d’où émerge un gamin de sept ou huit ans. Il balance des détritus récupérables à son père, ou grand-père, un homme sans âge, penché sur le caniveau, pour qu’il fasse le tri. Ce sont des chiffonniers du Caire, des zaballin, du mot arabe zabal qui signifie poubelle. J’en ai déjà croisé plusieurs dans le quartier portant de lourdes charges dans des hottes en toile de marin ou en patchwork de récup. Plus loin est stationné un âne avec d’autres sacs plus grands, ou, pour les plus riches, une camionnette au chargement incertain.

                               

Où vont-ils les zaballin ? Ce sont eux qui trient les déchets du centre ville, les journaux, les bouteilles de plastique et les couches culottes pour en faire de la bourre à matelas. D’ailleurs, mon canapé sent un peu la litière pour chat, mais c’est une autre histoire.

                                

L’image de ce gamin plongé dans cette benne à ordure m’a poursuivie toute la journée. Choquant ? Pourtant, c’est une façon de survivre comme une autre.

Je voudrais savoir où vivent les zaballin.

– Vous voulez voir le quartier des chiffonniers? Je vous emmène si vous voulez, dit mon collègue A. Il y en a trois au Caire, un au Nord, un à Mohandessin, et un au pied du Moqattam.

 Le Moqattam, c’est cette colline qui domine le Caire, à l’est de la Citadelle.

On y va le dernier vendredi de janvier. Tout de suite à gauche, une grande décharge où les camions déversent une partie de leur cargaison. Certains poursuivent jusqu’aux rues étroites de ce qui ressemble à un véritable village, sauf que les échoppes du rez-de-chaussée, à quelques exceptions près (épicerie, café, poissonnerie digne d’Astérix) servent à entasser les énormes sacs poubelles que les femmes et les gosses trient sur le champ, en séparant tout ce qui peut être récupéré (cartons, papiers, plastique) des déchets organiques (épluchures, restes de viande, etc.). L’odeur de poubelle est comme incrustée dans l’air, mais reste supportable. On n’ose imaginer ce que ça doit être l’été. Un fois vidés, les gros sacs sont lavés et entassés pour être réutilisés.

                               

Arrivés au bout de la rue, on hésite à bifurquer vers un chemin plus étroit. Deux hommes nous demandent :

– Vous cherchez l’église?

– Oui, répond A, sans savoir de quelle église ils parlent.

                             

 Il faut faire demi-tour et prendre la première à gauche, qui monte vers la falaise du Moqattam. Là-haut, sous une voûte creusée dans le rocher, une grande place, des enfants qui jouent au foot, et un rassemblement de coptes de toutes les générations. La falaise est sculptée de scènes de la Sainte famille et de la vie de Jésus, depuis la fuite en Egypte jusqu’au Christ rayonnant au sommet. Les sculpteurs se servent de simples planches posées sur des barres de fer enfoncées dans la roche. Un immense amphithéâtre fait face à cette église en plein air, couronnement du quartier des chiffonniers, dont l’odeur plane encore, bénie par le Christ en croix. Drôle de théâtre en plein air.

                               

 Le lendemain, je parle de ma découverte au travail. Beaucoup de collègues coptes connaissent l’église Saint-Samaan, haut lieu de rassemblement. Mais qui est Saint Samaan ? C’est lui qui a déplacé la colline du Moqattam, vers l’an 975. C’était sous le règne d’un calife fatimide, qui s’intéressait, paraît-il, aux controverses religieuses. Juifs et chrétiens se lançaient des défis du genre « Prouvez-nous que ce que dit votre Livre est vrai ». Un juif bien en cour, humilié par un chrétien, le mit au défi de prouver que la foi peut soulever des montagnes, comme il est dit dans le nouveau Testament.

                             

On peut lire la suite dans la biographie de Saint Samaan, présentée en français traduit de l’arabe par l’évêque Mattaos, Supérieur du Monastère Syrianos :

« Le calife garda silence et était ruminé sur ce verset, pensant à lui-même que si les mots du nouveau testament étaient vrais, alors ce serait une opportunité d’or de déplacer la colline qui était perchée vers l’est de la nouvelle ville (Le Caire), ainsi il pourra l’étendre plus vers l’est… »

Le malin calife Al Mu’iz Li Din Illah donna le choix aux chrétiens entre :

1-Déplacer le Moqattam vers l’est

2-Se convertir à l’Islam

3-S’exiler dans un autre pays

4-Etre passé au fil de l’épée

 S’en suivirent trois jours de jeûne et de prière, et à l’aube du troisième jour, la vierge Marie apparut et dit au pape Anba Abram que le miracle viendrait d’un homme portant une jarre d’eau, à l’entrée du marché. Cet homme était le tanneur Samaan, qui distribuait de l’eau aux malades et aux vieux avant de commencer sa journée. Il détenait le mode d’emploi du miracle : que tous les chrétiens se rassemblent sur la colline et répètent « Kyrie Eleison » cent fois à l’est, cent fois à l’ouest, cent fois au nord, cent fois au sud. Et vlan ! Un grand tremblement de terre a soulevé la colline.

 Quand les choses se sont calmées, écrit notre évêque, le calife dit au pape : «  Vous avez prouvé que votre religion est la vraie ». Dieu merci.

 Les effets du miracle se font encore sentir aujourd’hui, car le carême commence ici trois jours plus tôt, en l’honneur de Saint Samaan le tanneur.

Et pour commémorer le millénaire de l’événement, une église a été construite sur la colline du Moqattam, en 1974. Mais pour cela, il a fallu encore un miracle : qu’un chiffonnier convainque un ministre de lui rendre visite dans le quartier des zaballin.

                               

                   

Publicités

2 Réponses to “Zaballin et Moqattam”

  1. Stéphane said

    Selon la variante que je connaissais le sauveur du peuple était le plus jeune de tous les cordonniers de la ville.

    Bravo en tout cas pour cette histoire, la justesse du ton, et la qualité des images.

  2. Tatiana said

    C’est grace à Stéphane que je découvre votre blog. Magnifique. Bravo pour cette histoire, vraie… J’ai visité Mokattam en aout, il fesait 39 degrés…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :