Rencontre aux Pyramides

2008

14 mars 2008

Entrée par le Sphinx, où des grappes de touristes s’acheminent vers la rampe qui s’élève jusqu’à l’encolure de cet animal mythologique, pour redescendre de l’autre côté, harcelés par d’autres grappes de gamins vendeurs de cartes postales possédant les trois mots d’anglais indispensables : « one euro », «  postcard » et « give me ».

Je tire rapidement sur le côté gauche, où stationnent les chevaux et les chameaux pour m’éloigner de la foule. Entre le Sphinx et Kephren, je me retrouve dans un dédale de sentiers contournant des trous et des murets, anciennes tombes, réservoirs ou magasins ensablés, qui servent aujourd’hui de dépotoir. Un jeune homme me précède. Il s’assied à l’ombre d’une ruine. Son visage maigre est marqué de traces rouges. Quand je passe à sa hauteur, il me dit avec un accent indéfinissable :

– You also like the peace.

– En effet, je viens surtout ici pour respirer, pas pour visiter. Vous êtes venu pour le concert?

Je le prends pour un musicien ou un technicien du groupe IAM prenant une pause avant le concert de cet après-midi. Il est italien, journaliste, et habite à Berlin. Il fait un reportage en Egypte sur l’alimentation et sur les fermes affiliées au mouvement Low Food. On engage la conversation en continuant notre cheminement entre les cavités et les grottes creusées dans la roche. Plusieurs sont fermées par une grille, d’autres ouvertes, et presque toutes équipées d’un trou profond qui fait penser à une oubliette. Sans aucune protection. Je suppose qu’aucun touriste n’est supposé s’aventurer de ce côté. Pas de garde à l’horizon. Si elles n’étaient aussi jonchées de détritus, ces grottes pourraient servir d’abri pour la nuit. Une nuit aux Pyramides, dans des tombes-dépotoirs. Romantique !

Mon jeune italo-allemand peine à me suivre, écrasé par la chaleur. Je lui propose une pause à l’ombre des petites pyramides qui jouxtent Mykerinos. On discute de choses et d’autres, et il s’excuse de devoir régler quelques problèmes triviaux concernant son appartement à Berlin, qu’il loue pendant son absence pour arrondir les fins de mois. Il y manque des serviettes de toilette. Il passe quelques SMS en soupirant :

– Il va falloir que je me décide à payer quelqu’un pour s’occuper de toutes ces choses en mon absence.

Il sort une orange de son sac. Je sors aussi mon pique-nique et lui tend une à une des tranches de pain tartinées de vache qui rit, pendant qu’il me parle de Julien Gracq et de Michel Tournier.

– Avant, dit-il, je parlais français un peu comme Madame de Merteuil, mais depuis que je vais souvent à Paris, je maîtrise un peu mieux le langage actuel.

 On parle aussi de l’Immeuble Yacoubian, dont il doit interviewer prochainement l’auteur. Dit avoir engagé la conversation sur ce roman avec une égyptienne dans le train pour Alexandrie, et s’être heurté à une totale incompréhension, surtout vis-à-vis de l’homosexualité.

S’avisant que je vis seule ici, il propose de me prendre en photo, puis me demande si je veux bien en faire autant. On grimpe un peu sur Mykerinos, la seule qui bénéficie du laxisme des gardes, prêts à vous laisser monter moyennant bakchich proportionnel à la hauteur atteinte. Là, ils ne réagissent même pas, planqués à l’ombre des chameaux.

Il me parle de Berlin, une des rares villes d’après lui où l’argent ne règne pas en maître. Berlin, ancienne capitale de la RDA, refaite à neuf, peuplée de jeunes et d’artistes qui perpétuent une certaine idée du communisme. L’immobilier y est abordable, et la vie agréable pour les marginaux.

 Peu à peu il fait presque trop frais à l’ombre épaisse de la pierre. On se remet en route. Il doit aller prendre un taxi pour rejoindre Nasr City, où il a rendez-vous avec des bédouins qui vendent leurs produits sur un marché. On contourne Kephren par l’ouest, pour rejoindre Khéops sans passer par l’immense parking couvert d’autocars.

Il a l’air un peu perdu. Ou assommé par la chaleur. Je lui explique à peu près où se trouve Nasr City, et combien cela lui coûtera en taxi. Je négocie pour lui en arabe avec le chef des chauffeurs stationnés devant Khéops. Quand je lui dis au revoir, il a l’air tout surpris :

– Je croyais que vous veniez avec moi.

– Je ne peux pas, je suis venue pour assister au concert d’IAM tout à l’heure.

Je lui laisse mon adresse e.mail, pour la photo, et, spontanément, comme un gamin, il me fait la bise.

Je ne lui ai même pas demandé son nom. Et n’ai jamais reçu la photo. Dommage.

 

6 Réponses vers “Rencontre aux Pyramides”

  1. Colette said

    Belle rencontre !
    Moi, j’aurais voulu être au concert !
    Colette

  2. bsaouter said

    Il y a déjà eu beaucoup d’articles sur ce concert exceptionnel, qui restera associé dans ma mémoire à cette rencontre éphémère.

  3. Nagui said

    Très belle histoire, une histoire innachévée qui la rende encore plus belle.

  4. erwan said

    oui je vois, un petit flirt au pied des pyramides. C’est du beau tient. Quelles sont maives ces nanas..:-)

  5. bsaouter said

    Ne sois pas jaloux, ce charmant jeune homme aimait plutôt les garçons.

  6. Somehow i missed the point. Probably lost in translation 🙂 Anyway … nice blog to visit.

    cheers, Diversionary!!!!

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