Prendre l’air au nouveau Caire

2008

 

Le Nouveau Caire, ville nouvelle surgie du désert, à cinquante kilomètres à l’est du Caire. Une ville sans passé, à l’avenir incertain. Pour l’instant, c’est un vaste mélange de sable remué, de béton gris et de brique rouge, qui s’étale autour de futurs quartiers résidentiels singulièrement dépourvus de cette vie grouillante du vieux Caire.

Souvent, le samedi, j’ai accompagné mon ami A. au Nouveau Caire. Il y a cinq ans, il y a acheté  un terrain à bâtir, qu’il a choisi sur plan. Quel morceau de désert choisir? ll s’est renseigné sur l’emplacement prévu pour l’école, pour le souk,  et pour la mosquée, et pointé du doigt le quartier le plus éloigné de ces trois sources de bruit. La prière, pense-t-il, ne se fait pas dans le vacarme des haut-parleurs, mais dans le silence du coeur.

L’immeuble qu’il fait construire est une vraie maison de famille comme on n’en fait plus chez nous, sur quatre niveaux, avec un appartement par étage, comprenant un grand salon et deux chambres, dont une avec un petit balcon. Son frère, au rez-de-chaussée, aura accès en sous-sol à une grande salle de lecture où seront rassemblés tous les livres de la famille. Ses deux soeurs bénéficieront du premier et du deuxième étage, sa mère du troisième. Lui s’est réservé une petite chambre sur la terrasse, qui sera en partie couverte, entourée de larges bancs recouverts de coussins moelleux, avec vue panoramique sur le désert et la cité toute hérissée de nouvelles constructions. Idéal pour fumer la chicha.

Pendant que je respirais l’air vif au milieu des gravas, m’emplissais les poumons de cette odeur minérale, parfois mêlée à celle du ciment frais, il contrôlait l’avancement des travaux, vérifiait la densité du béton, discutait briques, carrelage et boiseries avec les ouvriers, négociait ferme les tarifs. Comme je ne comprenais que les chiffres, les unités de mesure et quelques mots épars, je trouvais ces moments-là presque poétiques, surtout au coucher du soleil. Tout autour, le silence du désert : la main d’oeuvre est abondante, mais les machines rares.

    

J’ai vu les murs de briques habiller en moins de deux semaines la carcasse de béton, les peintres en équilibre sur leurs échafaudages de bois et de chanvre, l’appartement du troisième presque terminé tandis que celui de rez-de chaussée restait en friche. Sans être architecte ni maçon, j’ai pu constater que les règles de la construction égyptienne différaient sensiblement des nôtres. A la veille du Ramadan, les travaux n’étaient pas terminés comme prévu.  Et les ouvriers, ne voyant aucun avantage à finir le chantier, avaient disparu. Sur ce point, les règles égyptiennes sont tout à fait conformes aux nôtres. Finalement ils sont revenus travailler, grâce à un chantage aux échafaudages, dont ils payaient la location.

      

Quand on avait le temps, on allait dîner dans un restaurant du « vieux nouveau Caire », un quartier construit dans les années soixante-dix pour absorber les habitants en surnombre, peut-être ceux qui ont été chassés du Sinaï par l’armée israélienne. Longtemps relégués dans ce coin désolé, ceux qui ont pu acheter leur logement doivent se réjouir car les prix ont décuplé.

Le restaurant est meublé de fauteuils en rotin recouverts de coussins orange et vert. Il possède un nombre suffisant de ventilateurs et une télé grand écran pour profiter, sans en abuser, des matchs de foot et des mousalsal. Ses fenêtres ouvrent sur un petit jardin, preuve que le sable du Nouveau Caire est fertile, pourvu qu’on l’ensemence et qu’on l’arrose.

Kebab, kefta, tameya, salade orientale, le menu est simple, et l’appétit aiguisé par le grand air. On y côtoie quelques habitués, et des ingénieurs y tiennent leurs réunions de travail autour d’une chicha. On y a vu grandir une portée de chatons, découverts un jour de printemps blottis sur un fauteuil. Deux mois plus tard, ils se poursuivaient entre les jambes des clients.

Que sera devenu le Nouveau Caire quand j’y reviendrai pour l’inspection des travaux finis, dans six mois, dans un an? Y aura-t-il, comme prévu, un réseau de transports en commun ou bien les automobiles se seront-elles, une fois de plus, emparées des avenues jusqu’à l’encombrement?

Est-ce qu’un « Nouveau Nouveau Caire » aura surgi du désert, un peu plus loin vers l’est?

Une Réponse vers “Prendre l’air au nouveau Caire”

  1. Nagui said

    Tu sais, il y a une trentaine d’années, on avait proposé à mon père un terrain à Nasr city, qui n’était alors que du désert, encore plus désert de tes photos ! On y a pas pensé et on s’est dit qu’allait on faire pour finir au fin fond du dibale ? Maintenant , nasr city s’etend à l’infini! c’est un quartier sans gout certes, mais qui grouille de monde, surtout des nouveaux riches qui débarquent des pays du golf et qui construisent. Ben le nouveau Caire n’échappera pas à la règle !

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