Paysans sans terre

2008

Je voudrais aujourd’hui vous parler des paysans ; en hommage à deux personnes qui me sont chères : d’abord mon père dont j’ai conservé un minuscule agenda, celui de 1957, l’année de ma naissance. A la date du 15 octobre est écrit en lettres majuscules NAISSANCE DE BENEDICTE, puis le 19 Livraison charbon, le 24 Livraison appareil à gaz chauffage, le 25 Livraison Lit. L’agenda etait si petit qu’il fallait rester sobre. Mais  j’y ai découvert, entre deux pages, un morceau de papier plié en quatre,

sur lequel mon père, 24 ans, avait écrit ces mots :

Projet d’avenir : Je me vois ce soir, entouré d’une famille aimante, géomètre de campagne, accomplissant des travaux divers, mais préoccupé des intérêts des paysans. Je voudrais les sortir de leur routine, je voudrais leur faire comprendre qu’ils seraient les plus heureux de la terre s’ils avaient un habitat convenable et s’ils savaient s’entendre pour travailler et se défendre. Est-ce un rêve ? Trop grand ? Trop petit ?

Il est devenu géomètre, il a eu cinq enfants, il est toujours resté un paysan dans l’âme.

 L’autre personne, c’est mon amie égyptienne aux multiples talents, qui travaille bénévolement pour la défense des droits des petits paysans en Egypte. Son Association s’appelle Land Centre for Human Rights : http://www.lchr-eg.org/indexe.htm.

 Plongé au cœur d’une mégapole comme Le Caire, on ne se rend pas toujours compte que l’Egypte reste un pays rural. Près de 60 % des égyptiens sont des paysans, dont beaucoup ont vu leur situation se dégrader depuis une quinzaine d’années. Ils représentent 80% de la population qui vit en dessous de ce qu’on appelle le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de deux dollars par jour. Les régions de la Haute Egypte sont les plus touchées.

De même, alors que plus de 80% des enfants de plus de 15 ans sont scolarisés dans les villes, ce taux tombe à 50% dans les campagnes et dans le Sud, où 4 femmes sur 5 sont illettrées.

L’habitat est précaire et les problèmes sanitaires criants. Il suffit de se faire conduire jusqu’à Dahchour, le long du canal, pour le constater : vous y verrez des femmes, des enfants, puiser directement de l’eau du canal pollué par toutes sortes de détritus, huile de vidange, batteries, sans parler des engrais et pesticides, moins visibles à l’œil nu.

Les conditions de vie des paysans se sont particulièrement dégradées depuis la loi agraire de 1992.

Cette loi a marqué le début du processus de libéralisation du secteur agricole, que Nasser avait réglementé. Celui-ci avait fixé la surface agricole maximale par propriétaire  à 50 feddan par personne et 100 par famille (1 feddan = 0,42 hectares), et permis de contrôler le prix des fermages et d’en garantir la stabilité. En 1961, 15% des terres cultivées avaient été redistribuées à des familles de petits paysans.

La loi de 1992 a supprimé le plafonnement de la superficie possédée par un propriétaire et libéralisé le prix de la location des terres. Le fermage annuel est devenu payable en espèces et exigible en totalité dès la signature du bail. Les propriétaires peuvent expulser les locataires dans l’incapacité de payer.

Le LCHR estime à environ un million le nombre d’exploitants affectés par cette politique de libéralisation non contrôlée, six millions si l’on prend en compte leurs familles.

 Fixés à une centaine de livres par feddan et par an en 1992, les loyers agricoles sont passés à 500 livres en 1996, pour atteindre les 4000 livres en 2008, alors que le revenu moyen fourni par les cultures traditionnelles se situe autour de 1000 livres par feddan.

Les trois quarts des petits paysans louant leur terre ont donc dû y renoncer. Ou bien, surendettés, ils ont été expulsés de leur logement, souvent construits sur l’exploitation même. Cette situation a parfois abouti à des confrontations violentes avec les forces armées, dont on a eu l’écho dans la presse. S’en sont suivies également de multiples interpellations et emprisonnement arbitraires.

Les autorités égyptiennes restreignant le droit à l’association, les paysans n’ont pas pu se regrouper pour défendre leurs intérêts, ni se faire représenter au niveau politique. Et la pénurie de ressources humaines et financières au sein des ONG rurales face à l’ampleur des problèmes rend le combat inégal.

C’est David contre Goliath. Le faible contre le fort. Toujours.

 Le Land Centre for Human Rights fournit une assistance juridique aux petits paysans spoliés de leurs droits, organise des campagnes médiatiques, aide à la création d’associations d’agriculteurs, et fait pression sur le gouvernement pour qu’il tienne ses engagements, notamment en matière d’assainissement.

C’est bien de savoir que parfois, David peut vaincre Goliath, même si le combat est long et fatigant.

J’aurais bien aimé que mon amie S. et mon père puissent se rencontrer.

 Source : document du LCHR

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3 Réponses to “Paysans sans terre”

  1. cAtYl said

    Le week-end dernier au Fayoum, je me suis faite la même reflexion « ils representent la majorité des Egyptiens et pourtant on les oublie… »
    Merci pour ce post hyper interessant et… BON ANNIVERSAIRE !!!!

  2. josiane said

    bon anniversaire Béné !article tres interessant !

  3. erwan said

    Et bon anniversaire ma petite femme que tu vas malheureusement passé toute seule…sniff..sniff.
    Une remarque sur le seuil de pauvreté… Mr Bakary KANTE, Directeur de la Division Développement des Politiques et du Droit de l’Environnement au sein du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) a récement fait un commentaire sur ce point. Lui même issu d’une famille de 12 enfants dont les parents n’avaient aucun revenu mis à part ce que la nature pouvait leur donné, refuse le barème monétaire pour décider qui est pauvre et qui ne l’est pas. En fait tout dépend de la capaicté de l’environnement à fournir la nourriture nécessaire….d’ou la nécessité de la préserver pour que les plus pauvres puissent s’en sortir.

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