Le vide des grands hôtels

2008

Le désert impeccable des grands hôtels, leurs forêts de colonnes en marbre, leurs plantons gominés au sourire niais, leurs gardes de sécurité à l’entrée ouvrant votre sac en s’excusant, leur clim silencieuse et leur fond sonore de cascades et de fontaines artificielles, leurs galeries marchandes aux prix affichés en dollars, tout cela peut rassurer après un bain de foule et la traversée périlleuse des avenues en étoile autour de Talaat Harb.

Tous les matins, je descendais la rue Falaky pour aller au travail. Les trottoirs existent bien, mais ils ne sont pas destinés aux piétons. Les échoppes y créent des extensions, les bawabs y installent leur poste de surveillance, les ordures s’y entassent et débordent sur la rue. Des chats à demi sauvages y font leur marché. Ici un tas de branches coupées, là un empilement de cageots, plus loin un attroupement devant un bureau que j’identifie comme un centre d’aide sociale, au vu du nombre de handicapés qui stationnent devant. Plus loin, ça s’éclaircit un peu, assises par terre des femmes, des enfants vendent des paquets de mouchoir en papier. Je longeais quelques ministères, dont celui de l’éducation, puis des groupes de gamins en chemise bleue qui rejoignent les écoles alentour. C’était au temps où, restée à l’heure suisse, j’arrivais au travail avant huit heures. Je zigzaguais entre la rue et le trottoir, affrontant inondations fortuites et fruits pourris. En arrivant au bureau, j’échangeais mes chaussures maculées contre celles que je gardais bien au propre sur mon bureau, pas dessous, car l’homme de ménage était prêt à me les embarquer, croyant que je voulais les jeter.

Peu à peu, pourtant, on apprend à nager sans bouée, à nager en osant respirer, dans les rues grouillantes du Caire. On apprend un nouveau sport : la traversée de boulevard en apnée, le bras droit tendu la main dressée pour intimider l’automobiliste, j’allais dire l’adversaire. C’est ma technique : elle fonctionne. Il faut être bien visible pour éviter le pire.

Et peu à peu on oublie les grands hôtels où l’on s’ennuie entre soi.

Je retiens cependant quelques raisons de les fréquenter, avec parcimonie :

– Le Four Seasons pour ses  compositions florales géantes et pour ses toilettes (tout au fond à gauche) au sortir des balades en felouque.

– Le Grand Hyatt pour le coiffeur libanais dans la galerie (tout le monde m’a demandé où je m’étais fait couper les cheveux).

– Le Sofitel pour sa «boutique» de duty free, entrepôt à l’allure saisie de douane, où l’employé profite de votre passage, et de votre passeport, pour s’acheter une cartouche de cigarettes.

– Le Semiramis pour son restaurant Thaï, exceptionnel, et pourquoi pas le libanais, au sortir desquels j’ai eu un jour la chance d’admirer un de ces riches mariages ostentatoires à l’égyptienne.

– Le Marriott pour sa terrasse à l’extérieur, fin du fin des amateurs de brunch. J’y suis allée une fois en longeant le Nil par le parc et les jardins qui le prolongent. La sortie se fait discrètement par l’embarcadère du dernier bateau, en face de l’hôtel, dans la boue des plate-bandes fraîchement arrosées.

Bien sûr, il y a ceux qui se payent un abonnement au fitness et à la piscine, dont les tarifs garantissent une compagnie choisie et rare. Et les massages, agréables, mais d’où l’on sort titubant dans la rue hurlante, faute d’avoir pu dormir un peu après les trente minutes prévues.

Ils sont beaux, les grands hôtels du Caire, mais il leur manque une âme.

3 Réponses vers “Le vide des grands hôtels”

  1. josiane said

    le grand hayat ou le propriétaire a fait vidé dans le nil plusieurs centaines de bouteilles d’alcool parce que le coran interdit l’alcool et qu’il ne faut pas contaminer les familles des riches arabes du golf ( les hommes vont picoler dans les boites de nuits de l’avenue des pyramides)!mais il faut trainer parfois dans ces grands hotels rien que pour le spectacle !

  2. Jacques said

    À la mère le luxe oriental, au fils les bas-fonds argentins !

  3. Catherine said

    Perso il ne me semble pas que le club de gym du Marriott soit si cher… surtout si on s’invente un mari pour profiter du tarif « groupe ». Et puis, pendant l’été, c’est toujours sympa de courir sur les tapis roulants a coté de Saoudiennes dont le visage est entierement voilée, meme pour faire du port ! Aucune idée de comment elles respirent…

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