Les chaussons d’Ibn Touloun

2008

La seule mosquée du Caire où les gardiens de chaussures, accroupis derrière le premier pilier, lacent autour de vos chevilles deux magnifiques produits de l’artisanat local, qui vous évitent de vous déchausser. Mais si vous tenez à marcher pieds nus, ils se feront un plaisir de garder vos souliers. Toutefois, opter pour le chausson de bure qui ralentit l’allure a un charme particulier. Obligé, pour une fois, de traîner des pieds. Le touriste pressé n’a pas sa place ici.
Harmonie du matin, harmonie du soir, l’alliance du carré parfait et du dôme divin. La beauté dans la simplicité. Le silence soudain, la sérénité, la paix.

Il faut y aller à pied. De préférence le matin tôt ou juste avant le coucher du soleil, pour profiter de la lumière sur la pierre. Traverser par un petit escalier la ligne de métro El Marg-Maadi, emprunter les petites rues jusqu’à la Mosquée de Sayeda Zeinab, dans la foule des piétons, des charrettes et des autos, dans le hurlement des klaxons, dans l’encombrement des trottoirs, colonisés par les cafés et les multiples échoppes, et continuer tout droit en longeant la mosquée, dans une rue étroite aux maisons délabrées, jusqu’à un carrefour assez large. Là, on aperçoit sur la droite les murailles d’Ibn Touloun. On se croit à l’entrée d’une forteresse.

Encore ivre de bruit, de couleurs et de gaz carbonique, étourdi par le chassé-croisé des véhicules en tous genres et des grappes de piétons, on franchit le premier mur d’enceinte, sous l’œil nonchalant du policier en faction. La deuxième enceinte est celle de la mosquée, carré parfait. Là, c’est l’apaisement immédiat, le désir de s’asseoir au pied d’un pilier, au soleil ou à l’ombre, selon la saison, et de s’y reposer. Oasis inversé, Ibn Touloun offre la pureté du désert au centre du Caire populaire. Un peu comme sur une felouque au milieu du Nil, mais sans limite de temps, et en toute liberté de mouvement.

D’habitude, je fais le tour de la galerie en commençant par la salle de prière couverte de tapis verts. Admire au passage le mihrab, qui indique la direction de la Mecque.

Puis j’emprunte une de ces allées pavées en étoile pour aller caresser la pierre millénaire de la fontaine aux ablutions en observant le curieux minaret en colimaçon, façon tour de Babel. Ahmed Ibn Touloun, militaire d’origine turque, amoureux de l’Irak, l’aurait fait construire en souvenir de celui de la mosquée de Samarra.

Je demande au gardien si c’est possible d’y monter. Mais depuis quelques temps, la réponse est non, car le minaret, dit-il, est en travaux. Pas trace de travaux pourtant. Il doit y avoir une autre raison, peut-être la crainte qu’un touriste sujet au vertige dévisse et s’écrase dans la ruelle adjacente. Par deux fois, pourtant, il m’a ouvert la porte du fond et m’a laissée monter sur le mur d’enceinte, d’où l’on peut admirer les fenêtres et les terrasses du quartier, la citadelle sur fond d’immeubles hideux, et les minarets du quartier islamique.

On est plutôt à l’étroit au sommet du minaret et la descente donne un peu le tournis, c’est vrai. Mais la vue est unique, et le tour par les terrasses surplombant la ville mérite bien les dix livres  réclamées par le gardien des clés.

En lisant le guide, on apprend que la mosquée s’étend sur trois hectares, qu’elle est construite en briques rouges recouvertes d’une couche de stuc couleur crème, que dans le mur du fond sont découpées cent vingt huit fenêtres, toutes différentes. Ce que le guide ne dit pas, c’est que le matin, chaque fenêtre projette sa silhouette sur les piliers de la salle de prière, comme si le sculpteur avait voulu, par ce reflet, attirer l’attention sur son œuvre délicate.

Ce que le guide ne raconte pas non plus, c’est la sensation de sérénité, née de l’espace, du silence et de l’harmonie des formes, qui saisit  le visiteur. Inoubliable.

Pour lire des informations détaillées sur l’architecture du monument :

http://www.baronbaron.com/EGYPTE/mosquee-ibn-tulun.html

5 Réponses vers “Les chaussons d’Ibn Touloun”

  1. Colette said

    Bénédicte ? A quand un livre avec tes anecdotes et tes belles photos ?

  2. josiane said

    as tu regardé a tes pieds en montant les escaliers pour entrer ,les marches de pierre viennent en direct du plateau de guiza et on voit des hiérogliphes inversés !
    c’est un mosquée que j’aime beaucoup ,et le vieux quartier autour aussi !

  3. ninouch said

    Tout ça me donne plus qu’envie de retourner là-bas! Ce beau pays me manque, plus qu’il ne devrais pour une cent pour cent française.
    Même si je laisse pas beaucoup de commentaires, je viens souvent lire tes nouveaux articles ma moumoune! Et ils me font beaucoup de bien.
    Gros bisous, ta ninouch.

  4. Ibn Touloun !
    Je m’y sens tellement bien que j’y vais pour lire, écrire, ou faire une sieste !

    Merci Bénédicte pour tes articles reflétant si bien l’Egypte. Merci pour le foul, les burkinis, les amphores. C’est qu’après deux ans passés au Caire, je me prépare aussi à la quitter, mon contrat de volontariat prenant fin dans quelques mois… mais je ne la quitterai pas sans la fouler longuement comme tu l’as fait, en piétonne.
    D’après toi, faut-il quitter l’Egypte pour découvrir combien on l’aime… et mieux y revenir ?

  5. Colette said

    A l’Univeristé Ouverte de Besançon, Pierre Gresser prof passionné du Moyen-Orient, nous parlait hier, de la mosquée d’Ibn Toulun. Alors, je viens d’envoyer ton adresse de blog à tous les copains qui suivent ce cours ! Belles photos ! A rêver d’aller au Caire !

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