Eloge du cageot

2008

 

cageots1

J’aimerais dire la beauté émouvante des objets qui jalonnent les rues du Caire, comme les cageots faits de lattes de canne ou de roseau tressées, plus solides qu’il n’y paraît, les amphores surmontées d’une timbale pour étancher la soif du passant et du riverain, les petites tables à thé en alu et fer forgé accompagnées de l’inévitable chicha, les vélos à tout faire, les charrettes de baladins peinturlurées, comme échappées d’un cirque, les tapis à prière roulés ou déroulés, prêts à l’emploi. Sans compter les plateaux ronds garnis de verres à thé que de jeunes policiers aux guêtres blanches promènent dans les rues le matin, avec la désinvolture des serveurs parisiens. Et bien sûr les marmites à foul qui ressemblent à de gros alambics au secret bien gardé.Chacun de ces objets appelle le mouvement, la possibilité ou la nécessité de se déplacer, d’occuper ou de dégager le trottoir en l’espace d’une demi-minute, de manger sur le pouce, de boire quand on a soif, de prier quand on a la place d’étaler son tapis.

L’esprit nomade plane sur le Caire, même si le nuage de pollution et le vacarme des klaxons alourdissent l’atmosphère. Et les plus pauvres trouvent leur place au plus près du ciel, sur les terrasses, ou dans le calme des cimetières.

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Si, comme à Londres, on interdisait la voiture dans le centre du Caire, les vélos apparaîtraient, simples ou métamorphosés en triporteurs pour servir de pousse-pousse. Anes et chevaux sortiraient de leurs cachettes et reprendraient du collier. On s’assiérait en amazone sur les charrettes colorées, à côté des cageots garnis de légumes ou de poulets.  On descendrait les boulevards à allure modérée, la même qu’aujourd’hui à vrai dire, mais l’odeur des gaz d’échappement ferait place à celle du crottin.

On importerait des ingénieurs québécois qui préconiseraient le port du sac à merde pour les équidés, afin d’épargner les chaussures des piétons comme moi.

Finalement, resterait le problème du recyclage du crottin : et hop dans le Nil ou en tas de fumier sur l’île de Roda pour servir d’engrais naturel ?

Dans dix ans, à quoi ressemblera le centre du Caire ? Le musée aura déménagé dans le quartier des pyramides, les ministères seront installés au Nouveau Caire, les universités et les écoles les plus huppées auront ouvert leurs campus à l’extérieur du périphérique, Ring Road en arabe, et d’autres villes-champignons, nouveaux Nouveau Caire, nouveaux 6 octobre, auront poussé dans le désert. Les riches, las des embouteillages down town, utiliseront leur belle auto pour aller de leur résidence de banlieue à la mer et vice-versa.

plancaire

D’autres paysans chassés de leurs terres viendront, avec leurs familles, grossir le petit peuple pacifique du Caire. Ils apporteront encore plus de cageots légers et élégants, qui serviront de cloisons amovibles et feront concurrence aux bouteilles d’eau minérale et aux cartons de chips empilés.

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Ils viendront avec leurs chargements de cannes et de roseaux et ouvriront des ateliers de tressage de fauteuils, de penderies et de miroirs blonds comme les blés, ou plutôt comme le sucre. Le cageot égyptien, qui n’utilise ni clous ni agrafes, est au cageot français ce que les tenons et mortaises sont aux gros clous hideux qui fixent les charpentes modernes. 

Il sera reconnu comme l’archétype du design nomade et occupera la place d’honneur au nouveau musée des arts populaires. Chiche?

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Cet article est spécialement dédié à Ninouche, amoureuse de longue date du cageot égyptien.

6 Réponses vers “Eloge du cageot”

  1. Colette said

    Bien cet éloge du cageot !
    Par toi, Bénédicte, le cageot prend sa place dans l’art populaire !
    C’est ce que j’aime aussi trouver dans mes voyages !
    Je rêve de mots-clés, comme les marchés, les couchers de soleil, les portraits, les métiers des rues …
    Un jour, peut-être, je donnerai forme à cette idée !

  2. Jul. said

    Comme tout cela est joliment ecrit!
    Bises.

  3. colette et Jo said

    j’aime moi aussi ce que tu ecris:l’éloge du cageot(celui du Caire)les nôtres sont moins’beaux!le design nomade reconnu que l’on admirerait dans des musées!
    j’en profite pour te souhaiter, Béné un beau voyage en Argentine, d’autres découvertes extraordinaires,et d’heureuses retrouvailles avec Pierre.bises

  4. erwan said

    Pas mal l’article, c’est pas un cageot, ma femme hein? 🙂

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    Je suis venu voir les illustrations du texte. C’est encore plus parlant même si l’imagination cesse de fonctionner.

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