Le désert

2009

livredesertDécouvert parmi les livres reliés hérités de mon père deux ouvrages sur l’Egypte. Le premier c’est Le désert, de Pierre Loti, qui traversa le Sinaï en 1894 pour se rendre à Jérusalem. Le deuxième, doré sur tranche et illustré de 87 gravures sur bois, s’intitule L’Egypte, dans la collection Bibliothèque instructive, édition de 1883. L’Egypte, pédagogique et bien documenté, vaut surtout pour ses illustrations et sa carte très précise, incluant le Soudan et l’Abyssinie. Mais Le Désert enchante par son style : « il n’y aura dans ce livre (…) rien que la fantaisie d’une lente promenade, au pas des chameaux berceurs, dans l’infini du désert rose ».

Pierre Loti, accompagné de quelques amis, a choisi de relier le Caire à Jérusalem par le Sinaï, Aqaba et le désert de Pétra, la route la plus longue et la plus dangereuse : « Le cheik de Pétra surtout m’a été présenté comme un dangereux guetteur de caravanes, actuellement insoumis à tous les gouvernements réguliers, et sa personne, plus que son pays, m’attire là-bas. »

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Le 22 février 1894, à Aïn Moussa, la Fontaine de Moïse, ils rejoignent leur premier campement et se débarrassent de leurs « jaquettes occidentales » car « lorsqu’on n’est pas seul, on doit à autrui de ne pas promener dans son tableau de désert la tache ridicule d’un costume anglais ».

 Et le voyage commence. Les chameaux de charge partent après les autres et les dépassent à la pause de midi, pour que les voyageurs trouvent leur camp prêt à l’étape de nuit. Quelques jours plus tard, c’est la grêle, puis la neige sur le Sinaï, à mille mètres d’altitude. « Alors, écrit-il, on sent bien ne pas être tout à fait des hommes de la tente, malgré le charme de la vie nomade par les belles journées de soleil ; l’homme des maisons de pierre, qui s’est formé au fond de nous par des atavismes si longs, s’angoisse vaguement de n’avoir pas de toit, pas de murs, et de savoir qu’il n’y en a nulle part alentour, dans ce désert assombri dont l’étendue fait peur. »

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L’arrivée au couvent du Sinaï, comme il le nomme, « au travers des flocons blancs dont l’air est rayé » me rappelle les soirées glaciales que nous y avons passées fin décembre 1986. Les moines proposent le gîte aux voyageurs, mais interdisent aux bédouins d’y entrer. « Le plus fidèle » d’entre eux part vers Petra avec les lettres de recommandations pour le Cheik dont dépend le passage de la caravane. En attendant son retour, Pierre Loti découvre le couvent, on lui montre des livres millénaires rongés par l’humidité, on ouvre pour lui une chasse qui contient « la main desséchée et noire de Sainte Catherine, qui pose avec ses bagues et ses bracelets sur un coussinet de soie » et « la tête de la sainte, que couronne un diadème de pierres précieuses, débris effroyable entouré de ouate et sentant le naprum des momies ».

En lisant ces mots, je me demande ce que j’ai fait du centimètre carré de velours rouge offert en guise de porte bonheur par Abou Abraham, au monastère  des Syriens (Monastères de Wadi Natrum). Dieu merci il n’a pas ouvert la chasse pour me faire admirer les reliques du saint qui y repose.

Au moment du départ, le changement de chameaux engendre une âpre discussion entre les bédouins et le guide-interprète. Ils ont demandé vingt bêtes, on leur en apporte trente-cinq. L’épisode me fait penser à celui que décrit Claire, à plus de cent ans d’intervalle. Pour obtenir le prix juste, Claire a cessé de marchander et s’est assise devant les bateliers d’Assouan, attendant que l’affaire se règle. Comme Pierre Loti : « Pour rester de bon ton au désert, nous devons ne prendre aucune part au débat, faire preuve, au contraire, d’une dignité détachée en nous asseyant simplement pour attendre. » (Blog Claire au Caire)

La description de la scène est savoureuse : « Par instant, la clameur est furieuse, les gestes féroces ; dans les groupes, on se prend deux à deux par la tête… Quelquefois, deux ou trois d’entre eux, pour se reposer, s’en vont s’asseoir à l’écart, très calmes subitement, et fument dans leurs longues pipes, – puis reviennent plus frais, recommencer des hurlements nouveaux. »

Illustration de L'Egypte, 1883

Illustration de L'Egypte, 1883

Au chapitre 19, je revis l’arrivée à l’oasis de Tirgit, en Mauritanie, atteint au terme d’une longue journée de marche dans le désert ( Voyage en Mauritanie). Il s’agit de l’oued el Aïn, qui enchante l’auteur : « avec quels mots, avec quelles images de fraîcheur empruntées aux poètes de l’ancien Orient, peindre cet Eden, caché dans les granits du désert ?… Elle court, l’eau rare, l’eau précieuse, tantôt dissimulée aux derniers replis roses des bassins, tantôt s’épanchant sur sa route en petits marécages sablonneux où croissent les roseaux, les tamarins et les palmiers superbes éployés en panaches bleus. »

 

Où est-elle, cette oasis de rêve qui ne figure sur aucun guide ? Est-elle restée telle que Pierre Loti la décrit, « oasis non profanée, que de tous côtés l’immense désert environne et protège », ou bien a-t-elle subi elle aussi les outrages du tourisme de masse qui a envahi la côte sud du Sinaï ?

Le 10 mars 1894, ils atteignent la plage de Nouébia, où un gouverneur égyptien les oblige à camper, pour leur faire payer des sentinelles de nuit.

« Alors, tout à coup, du haut de la petite citadelle solitaire, la voix du muezzin s’élève, une voix haute, claire, qui a le mordant triste et doux des hautbois, qui fait frissonner et qui fait prier, qui plane dans l’air d’un grand vol et comme avec un tremblement d’ailes… ».

illustration de l'Egypte, 1883

illustration de l'Egypte, 1883

Et là, me revient aux oreilles en boomerang le souvenir des hauts parleurs criards, qui ont le grinçant hargneux d’une meute de chiens, qui occupent l’espace en conquérant et qui n’incitent pas à la prière telle que je la conçois.

Le temps du Désert de Pierre Loti est bien révolu.

4 Réponses vers “Le désert”

  1. Jul said

    Magnifique post!
    Il me donne tres envie de lire ce livre…
    Penses tu que tu pourrait le scanner afin de le partager sur Google Livres?

    A bientot! 😉

  2. bsaouter said

    Cher Julien,
    On peut trouver le Désert de Pierre Loti sur Amazon,en poche. Je l’ai commandé pour toi et te l’enverrai. Bises

  3. josiane said

    ben je vais voir si il est a la médiathèque du cfcc !
    sinon le le commenderais chez amazone !j’arrive en france fin mai (à grenoble )

  4. cairobynight said

    c’est tres gentil!
    fallait pas te doner tout ce mal!

    gros bisous d’Egypte!

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