Fustat, les origines oubliées du Caire

2010

Lors de mon premier séjour au Caire, je n’étais jamais allée à Fustat, le quartier le plus ancien du Caire, celui où Amr Ibn El As, général du deuxième successeur de Mahomet, planta sa « grande tente en poils (de chèvre ou de chameau) ». C’est le sens du mot Fustat. فسطاط

C’est mon ami  عمروا qui nous y a conduites en septembre 2009, une demi heure avant l’iftar. On longe un souk moderne et désert, avant de se garer sur une place où des enfants jouent au football. Au fond, un jardin semble également désert, mais comment savoir si en dehors de cette heure si spéciale qui précède la rupture du jeûne, il n’est pas peuplé de promeneurs et d’enfants jouant à l’abri des voitures ? Pourtant, la propreté du lieu, qui contraste singulièrement avec les rues adjacentes, indique qu’il n’est ouvert qu’à une élite, et aux gardiens qui filtrent les entrées.

Souk et jardin ont été créés par Farouk Hosni, ministre de la culture, dont la candidature au secrétariat général de l’Unesco n’a pas été retenue. Est-ce lui qui a aussi décidé de nettoyer le vieux souk de Louxor pour en faire une allée proprette où les touristes peuvent s’aventurer sans crainte ?

La pudeur de mes amis égyptiens à ce sujet me rappelle ce mot d’esprit lu je ne sais où :

« La démocratie est un régime où chacun peut dire qu’on est en dictature ; la dictature est un régime où chacun doit dire qu’on est en démocratie ».

La veille au soir, autour d’une chicha à la terrasse d’un café, la conversation avait tourné sur la paralysie qui caractérise tous les domaines de la société égyptienne, personne n’osant le moindre changement, dans l’attente figée de la fin du raïs. Le petit groupe, instinctivement, avait baissé la voix.

Mais cela valait-il la peine qu’un ministre ou qu’un raïs nous gâchât notre promenade toute en douceur dans le jardin jouxtant un quartier « informel », formé de cubes de briques et d’immeubles inachevés, où un enfant à demi nu jouait à la vigie au sommet de son navire, saluant le coucher du soleil ? Des femmes et des fillettes chargées de brassées d’herbe fraîche rejoignirent l’entrée en même temps que nous. Le coin était presque aussi désert qu’au temps de la grande tente en poils de chameau (c’est décidé, j’opte pour le chameau), première implantation islamique en Egypte, en l’an 94 de l’Hégire (642 pour les Chrétiens).

J’ai relu récemment des extraits du Voyage en Orient, de Gérard de Nerval. J’y reviendrai. Voici comment il décrit la création de Fustat :

« Une colombe avait fait son nid au dessus du pavillon; Amrou, vainqueur de l’Egypte grecque, et qui venait de saccager Alexandrie, ne voulut pas qu’on dérangeât le pauvre oiseau ; cette place lui parut consacrée par la volonté du ciel, et il fit construire d’abord une mosquée autour de sa tente, puis autour de la mosquée une ville qui prit le nom de Fostat, c’est-à-dire « la tente ».

Un verbe bien choisi et un imparfait du subjonctif suffisent à décrire la personnalité du fondateur, capable de piller une ville entière et d’épargner un pigeon qu’il aurait pu faire farcir sur le champ. Quelle délicatesse ! On l’imagine, hiératique soldat dans son manteau poussiéreux, le poignard encore sanglant ballotant sur le flanc, observant, une main en visière, le vol reposant de l’oiseau bâtissant son nid ; s’endormant, le soir, bercé par les roucoulements; se disant qu’il pourrait, comme l’oiseau, commencer à bâtir un peu, après tant de saccages. A moins qu’une banale superstition fût à l’origine de sa mansuétude, pour peu que la colombe eût pris son envol du bon côté.

La mosquée originelle, édifiée en 642, était faite de troncs et de feuilles de palmiers. Elle a subi, on peut le comprendre, de nombreuses transformations et présente aujourd’hui un intérêt mineur si on la compare à d’autres édifices du Caire islamique.

Si je voulais aller à Fustat, ce n’était donc pas tant pour revoir la mosquée Ibn El As, que pour le quartier des potiers. Le long de la rue principale s’étalent des échoppes où l’on ne s’attarde pas, car cette fois, c’est l’heure de l’iftar. Des jeunes garçons nous tendent des gobelets au passage, que même nos amis égyptiens refusent. L’eau provient sans doute du lac qu’on aperçoit en contrebas. Ils préfèrent la bouteille d’eau minérale que je garde toujours dans mon sac. Puis, vite vite, c’est l’heure de l’iftar, nos amis ont faim. Et les rues sont vides. Nous descendons vers Maadi, où nous déjeunons dans un restaurant yéménite.

Le Caire islamique, d'Alberto Siliotti, AUC ed.

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Une Réponse to “Fustat, les origines oubliées du Caire”

  1. Gerard said

    Sebha il khayr,

    J’avais entendu parler d’une autre étymologie pour Fostat :
    Fossatum
    le fossé en latin, fossé entourant la première citadelle romaine de babylone

    Ma salama

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