أهل

2010

أهل

Quel est ce mot mystérieux qui chuchote à mon oreille depuis que je l’ai rencontré ?

أهل: un Alef clair et tranchant, avec son hamza sur la tête, suivi d’un souffle ténu – la petite boule du milieu se prononce comme un h légèrement aspiré – pour retomber élégamment sur le L final.

Ahl : famille, gens, habitants, dit le dictionnaire, qui est loin d’assouvir ma curiosité : n’y a-t-il pas déjà un mot pour famille, أسرة, un autre pour famille élargie عائلة, un ou deux autres pour dire les gens, un qui désigne les habitants ? Sans compter tous les mots déclinant les degrés de parenté, qui permettent de ne pas confondre oncle maternel et oncle paternel, et cousins et cousines qui en découlent de chaque côté. Il y a aussi des mots pour désigner les proches, les relations et les connaissances.

Je fais alors le tour des peuples, tribus, clans, castes et nations, enrichissant mon vocabulaire au passage. De أهل point. Ahl, c’est encore autre chose. Ce sont les gens, mais pas n’importe quels gens : gens de lettres, gens de bien, gens d’église, gens de métier; gens du Livre aussi, qu’on peut traduire par monothéistes. Je retrouve aussi les gens du Caire, et je sens que l’expression ne signifie pas seulement Cairotes, car être au Caire, être du Caire, c’est bien plus qu’y habiter, c’est participer à la vie colorée de ses gens.

Ainsi le sens du mot mystérieux s’éclaircit peu à peu. Cependant, si on lui ajoute un possessif, le voilà qui se dérobe à nouveau. Traduire par « mes gens » ? Impossible : il ne s’agit pas de hiérarchie mais d’appartenance. « Ma famille au sens large » alors, encore plus large que celle qui existe déjà en arabe ? Non, me dis-je, il s’agit d’autre chose que la famille. « Mon entourage » serait tentant, mais il me semble qu’il y manque ce sentiment très fort d’appartenance à un groupe. Il ne s’agit pas de ceux qui m’entourent, puisque j’en fais partie. Un mot me vient à l’esprit, mais c’est un mot sali par l’usage qu’on en fait, un de ces mots inventés pour désigner une de ces nouvelles modes obligatoires, un néologisme capable d’enfanter des petits monstres à son image : réseau, réseauter, réseautage… Pourtant, n’en déplaise aux puristes, le mot réseau, dans son acception la plus simple, me rapproche de « mes gens », c’est-à-dire tous ceux avec qui je suis en contact, ou pour mieux dire, en inter solidarité.

Le plus étrange, c’est qu’en occident on ait eu besoin de créer un nouveau mot pour désigner ce qu’une voyelle liée d’un souffle à une consonne liquide suffit à exprimer en arabe. Il me semble avoir expérimenté au Caire cette sensation d’être entourée, soutenue par un filet de protection, bien loin de la solitude à laquelle je pensais m’exposer en osant ce dépaysement total. La différence entre le Caire et toute autre capitale européenne, c’est qu’on n’y est jamais seul. On est au milieu de « ses gens ».

2 Réponses vers “أهل”

  1. josiane said

    bon c’est pas le tout ,tu reviens quand ???

  2. grapheus tis said

    Quelle belle avancée, Piétonne Cairote !
    À trente ans, dans ma jeunesse biskrie, je n’ai pas eu la ténacité de poursuivre l’apprentissage de cete langue.
    Tu me le ferais regretter.

    Allez, je me console en revenant au Grec ancien de mes enfances d’Ouest.
    Et la notion de « Philia » côtoie ton questionnement.

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