Au guichet des autobus

2010

Bus Luxe pour Hurghada. Peu avant l’heure de l’iftar, chaque voyageur reçoit une boîte en carton décorée de l’inscription « Ramadan karim » contenant deux sandwichs mous peu ragoûtants et trois dattes pour rompre le jeûne.  Tous les passagers attendent le signal pour ouvrir la boîte, dans un silence religieux que l’absence de radio rend palpable, comme cette tension dans l’air confiné, pareille à celle qu’on ressent au départ d’une course, un pied sur le starting bloc. Ce n’est pas un coup de feu qui donne le signal de l’iftar, le premier repas de la journée alors que le soleil se couche, ni même l’appel à la prière lancé d’une mosquée perdue en plein désert, c’est le bouton de la radio : un verset du Coran, écouté par quarante paires d’oreilles, musulmanes ou chrétiennes. A la fin du verset, chacun ouvre sa boîte, porte une datte à la bouche, boit la moitié de sa bouteille et déballe la nourriture apportée pour le voyage. Les sandwiches mous restent dans les boîtes. Quinze minutes après l’iftar, le chauffeur fait un arrêt dans le désert. Encore dans l’ambiance, je m’imagine que c’est pour la prière, mais c’est pour la cigarette.

Après quatre jours de plongée, retour au Caire : on rejoint en taxi la centrale de bus d’Hurghada. Là, oh stupeur, je me rends compte que l’employée du Caire m’a vendu des billets pour le vendredi au lieu du jeudi soir. Au guichet, une chemise plastifiée affiche les départs de la journée : tous les bus sont complets sauf celui qui arrive à 2h du matin. J’ai beau essayer de parlementer, mon arabe classique mâtiné d’égyptien n’a pas l’air d’émouvoir les deux employés qui font, comme c’est l’usage, dix choses à la fois, rendre la monnaie à l’un, prendre l’argent d’un autre, tamponner le ticket d’un troisième, répondre au téléphone, aller chercher un document dans la pièce à côté, noter des choses sur un calepin, sans qu’on sache comment ils s’y retrouvent dans cet enchevêtrement de micro actions. Au-delà de l’aspect culturel, c’est peut-être le meilleur moyen de lutter contre le stakhanovisme tout en évitant les conflits inhérents à toute situation d’attente, car en faisant un geste pour chacun, on est sûr de ne mécontenter personne.

Sauf que moi, avec mes tickets pour le lendemain, je ne rentre pas dans la catégorie des demandes ordinaires. On m’ignore souverainement. Si bien que je finis par tenter l’assaut du bus prévu, ce qui décide enfin un des types à s’apercevoir de mon existence. Obligé de se lever et de venir nous récupérer, l’air vaguement ennuyé, dans la file d’attente de l’autobus. Du coup, je me plante de nouveau devant le guichet – ne jamais renoncer devant l’inertie du fonctionnaire égyptien- et avise dans la liste des départs affichés, entre Standard et VIP, un mot arabe que je déchiffre à haute voix : اقتصادي  –  à prononcer « iqtiSaadiye » si vous y tenez. Mot familier, dont la traduction fait son chemin dans mon cerveau ralenti par les circonstances : économique ! Départ 14h30. Je me penche vers le type en lui tendant 100 livres : «  Je veux deux tickets pour le bus économique ». Le type semble acquiescer à ma demande, puis s’occupe d’autre chose. Se lève et revient avec un café. Je m’incruste au guichet 1, passe au guichet 2 en fonction des alea, comme font les autres clients. A 14h15, je récupère enfin des billets, et même quelques dizaines de livres en guise de remboursement : le bus économique coûte 45 livres, au lieu de 100 pour la catégorie Luxe.

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