Escalader les pyramides

2010

Gérard de Nerval a passé trois mois et demi au Caire entre janvier et mai 1843. Il se rendra dans le Delta, mais renoncera à embarquer pour Louxor, jugeant le voyage « trop long et trop fatigant pour voir de simples ruines, dont on se rend fort bien compte d’après les dessins. Les mœurs des villes vivantes sont plus curieuses à observer que les restes des cités mortes… »

Le 14 février, résidant au Caire, il écrit :

« Véritablement le soleil est beaucoup plus brillant dans ces pays que dans le nôtre, et il semble qu’on n’ait vu ce soleil-là que dans la première jeunesse, quand les organes étaient plus frais. C’est presque rajeunir de dix ans que de vivre ici. »

Je ne suis pas loin de penser comme lui, même si le ciel du Caire au 21ème siècle est voilé de poussière et de suie. J’ai quitté le Caire car j’étais condamnée à porter un masque anti-pollution dans presque tous mes déplacements, et pourtant je garde la nostalgie de cette ville grouillante de vie, de couleurs et de senteurs.

Quand je ressentais le besoin de respirer, je disposais d’un choix limité mais prestigieux : naviguer en felouque jusqu’au milieu du Nil, là où tous les bruits sont avalés par le fleuve, et les gaz d’échappement balayés par le vent, ou bien prendre un taxi pour les Pyramides, et marcher de longues heures sur le plateau de Gizeh. J’ai souvent été tentée de les escalader, mais les gardiens veillent, et j’ai dû me contenter des trois ou quatre premières marches de Mykérinos, d’où l’on peut apercevoir, à douze kilomètres au sud, la pyramide à degrés de Sakkara.

Si un jour je fais partie des gens à qui la nation égyptienne veut prouver sa reconnaissance (hypothèse très improbable), je demanderais l’autorisation de monter au sommet des trois pyramides, en commençant par la plus petite, pour m’échauffer.

Et je rêve, tout est permis en rêve, de revivre ce que Gérard de Nerval décrit dans son Voyage en Orient :

«  Une tribu d’arabes s’est chargée de protéger les voyageurs et de les guider dans leur ascension sur la principale pyramide. Dès que ces gens aperçoivent un curieux qui s’achemine vers leur domaine, ils accourent à sa rencontre au grand galop de leurs chevaux, faisant une fantasia toute pacifique en tirant en l’air des coups de pistolets pour indiquer qu’ils sont à son service… »

Moi aussi, je verrais débouler des cavaliers au galop, qui viendraient à ma rencontre, comme ceux que j’ai aperçus côté sphinx, un peu à l’écart du site. Ils viendraient rien que pour moi, car ils auraient compris, en me voyant approcher, que j’étais là pour entreprendre l’escalade de la seule merveille du monde encore debout. Au moment décisif, il faudrait que je leur explique comment faisaient leurs ancêtres ; à moins que la tradition orale ait transmis chez les bédouins cette étonnante activité touristique en cours au milieu du 19ème siècle :

«  On m’a donné, écrit Gérard de Nerval, quatre hommes pour me guider et me soutenir pendant mon ascension. Je ne comprenais pas trop d’abord comment il était possible de gravir des marches dont la première seule m’arrivait à hauteur de poitrine. Mais, en un clin d’œil, deux des Arabes s’étaient élancés sur cette assise gigantesque, et m’avaient saisi chacun un bras. Les deux autres me poussaient sous les épaules, et tous les quatre, à chaque mouvement de cette manœuvre, chantaient à l’unisson le verset arabe terminé par ce refrain antique :Eleyson !


Je comptai ainsi deux cent sept marches, et il ne fallut guère plus d’un quart d’heure pour atteindre la plate-forme. Si l’on arrête un instant pour reprendre haleine, on voit venir devant soi des petites filles, à peine couvertes d’une chemise de toile bleue, qui, de la marche supérieure à celle que vous gravissez, tendent, à hauteur de votre bouche, des gargoulettes de terre de Thèbes, dont l’eau glacée vous rafraîchit pour un instant…

Arrivé à la plate-forme, on leur donne un bakchis, on les embrasse, puis on se sent soulevé par les bras de quatre Arabes qui vous portent en triomphe aux quatre points de l’horizon. »


Ce rêve semble à portée de main. Si je n’attends pas trop, je pourrais même me passer des quatre bédouins et me contenter de petites filles aux gargoulettes – je tiens à l’eau fraîche des gargoulettes et au sourire moqueur des fillettes. J’aimerais aussi prendre mon temps, me concentrer sur l’escalade, chercher les meilleures prises, sentir le rocher, sa rugosité, sa chaleur sèche, ses milliers d’années sous mes doigts.

Comment convaincre le Directeur des Antiquités égyptiennes de me donner sa suprême autorisation ? Si seulement j’avais le pouvoir de restituer à l’Egypte toutes les momies, les sarcophages, les statues, les bijoux, les cailloux qui lui ont été dérobés !

3 Réponses vers “Escalader les pyramides”

  1. Bonjour Bénédicte,
    bravo et merci pour votre blog. Vous décrivez avec une belle passion et un grand respect vos sensations et impressions d’Égypte.
    Je vous lis avec nostalgie (j’ai vécu moi aussi au Caire, mais seulement trois trop courtes années).
    J’ai créé un lien vers votre blog dans ma barre d’outils spéciale « Pyramidales » (http://Pyramidales.OurToolbar.com/)
    Cordialement
    MC

  2. bsaouter said

    Merci pour vos encouragements. En réalité je ne vis plus en Egypte, mais y retourne de temps en temps pour m’y ressourcer et y trouver de nouvelles sources d’inspiration. Dommage que je ne sois jamais arrivée à supporter la pollution du Caire.

  3. Elviento said

    J’ai trouvé insupportable la pollution au Caire, ville que j’ai aimée et détestée.
    Aimée pour ses monuments, pour cette atmosphère coloniale disparue et à la fois présente… détestée pour ce sentiment de gâchis que l’on retrouve dans de nombreuses anciennes colonies européennes en Afrique ou en Asie.
    J’ai adoré l’Egypte et je pense que j’y retournerai toute ma vie, mais je tenais à nuancer le « j’avais le pouvoir de restituer à l’Egypte toutes les momies, les sarcophages, les statues, les bijoux, les cailloux qui lui ont été dérobés ! ».
    Moi aussi je tenais à ce que tout soit restitué à l’Egypte, pour moi l’obélisque de la Concorde était un affront à l’Egypte.
    Sauf quand on sait que cet obélisque (et l’autre aussi se trouvant toujours à Luxor) à été offert à la France.
    Quand on le sait que les égyptiens n’ont jamais apporté un quelconque intérêt à leurs monuments ainsi qu’à leur préservation.
    Quand on sait qu’ils ont pillé certains monuments dont les pyramides pour décorer les mosquées.
    Quand on sait que les locaux n’hésitaient pas à piller les tombes de leurs rois à peine ceux ci enterrés.
    Quand on sait que le tourisme, la principale ressource du pays, est due à ces monuments, découverts, étudiés et entretenus par les Européens.
    Quand on sait que sans l’aide financière des USA, l’Egypte sombrerait.
    Certes ces monuments, ces objets leur appartiennent. Mais sans les Européens, les Américains, ils seraient toujours sous quelques tonnes de sable ou dans le salon de riches particuliers qui les auraient acheté à des pilleurs égyptiens.
    Je ne critique pas, je nuance…

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