Les chaussons d’Ibn Touloun ont changé de couleur!

2010

Impossible de revenir au Caire sans revoir Ibn Touloun. Je prends la passerelle au-dessus du métro, entre Saad Zarlhoul et Sayeda Zeinab, emprunte les ruelles en terre battue, sourit aux enfants qui sortent de l’école, je suis chez moi. Arrivée à la mosquée, dont les abords grouillent de monde, je passe la rue du souk aux tissus colorés. Croise un marchand de tamarin, portant sa grande jarre en métal sur le dos. C’est un moustachu très maigre aux allures d’Arlequin, qui semble sorti d’une pièce de théâtre. Enchaîne avec le porteur d’eau, muni d’un plateau retenu par une sangle, sur lequel reposent une dizaine de verres renversés.

Impossible de décrire cette atmosphère de vie intense, de modernisme et de Moyen âge, où l’humilité va de pair avec la fierté d’être là, d’appartenir à ce quartier, à cette ville, à ce pays mythique, au monde enfin, dont les habitants de Sayeda Zeinab forment un parfait concentré.

Après une demi-heure de cheminement émerveillé, au milieu des klaxons et du martèlement des ferrailleurs, j’arrive à l’angle d’Ibn Touloun. Je franchis la porte monumentale avec la même émotion, pleine de toute la vie du quartier que je viens de traverser, de tous ces regards que j’ai croisés. Quartier, en arabe, c’est le même mot que l’adjectif vivant, j’y pense à chaque fois que je marche dans Sayeda Zeinab.

Le portier, qui n’a pas changé, m’informe que la mosquée ferme à 16h30 et le minaret à 16h00. Si je veux monter en haut du minaret, me dit-il, il faut y aller maintenant. Bien sûr que je veux y monter, depuis le temps qu’on m’en refusait l’accès, sous prétexte qu’il était fermé pour travaux.

Je m’attends à être accompagnée d’un gardien en gallabeya brune, mais à l’angle du mur d’enceinte, c’est un type corpulent en costume beige et cravate qui m’accueille en proclamant : « I am the security ! ». Il m’accompagne vers l’entrée du minaret en posant les questions habituelles, d’où je viens, où j’ai appris l’arabe –toujours bizarre mon arabe, aux yeux des égyptiens-, et me fait monter les premières marches jusqu’à la splendide plateforme. Il insiste pour me prendre en photo. Pourquoi pas ? Des photos d’Ibn Touloun, j’en ai des tas, mais aucune de moi devant ma mosquée préférée.

C’est toujours aussi beau, aussi lumineux, aussi parfaitement symbolique de ce qu’on imagine être le sentiment religieux, harmonie de la symétrie, simplicité, velouté du clair obscur.

La volubilité de mon bodyguard gêne un peu la méditation, mais l’homme est plus maladroit que pesant.  Pour gravir l’escalier en colimaçon, il s’apprête à me tenir par la main, ce que je refuse. Je ne suis pas sujette au vertige : je monte sans m’arrêter. Lui arrive au sommet hors d’haleine. Me demande si j’ai un mouchoir pour s’éponger. Un mot de plus dans mon vocabulaire. Redevenu grandiloquent, prenant son rôle de guide très au sérieux, il me désigne les monuments que je connais, comme autant de pics sur une table d’orientation : la Citadelle, la mosquée du sultan Hassan, le Moqattam, la tour du Caire, le grand Hyatt.

En redescendant, on croise un petit groupe de touristes espagnols. Je ne le retiens pas, et lui donne dix livres bien méritées. Il repart aussitôt à l’assaut du minaret. A ce régime-là, dans une semaine, il aura perdu son embonpoint.

De retour à l’intérieur de la mosquée, au moment de livrer mon pied chaussé au gardien, je constate avec surprise que les chaussons ont changé de couleur et de texture : la solide toile de lin beige a fait place à du satin vert qui s’effiloche déjà, découpé sans doute le fruit d’un recyclage des chasubles dont on couvre les touristes femelles à la Citadelle. Mystère : de quelle couleur sont les nouvelles chasubles de la Citadelle ?

Je longe la galerie côté est, puis rejoins en diagonale la fontaine centrale. Je m’étends là où la pierre est lisse à force d’avoir été frottée par des milliers de genoux et de mains. Couchée sur la margelle, je me laisse caresser par le courant d’air frais qui traverse  ce lieu magique. Pour un peu, je m’endormirais, avec l’image un peu floue d’ « I am the security » et de ses protégés s’agitant en haut du minaret.

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Une Réponse to “Les chaussons d’Ibn Touloun ont changé de couleur!”

  1. Nous y sommes retournés dimanche …et les chaussons sont a nouveau beige , j’ai égaleent fait le même photo de nos pieds empaquettés ,
    ainsi que de la margelle lisse et usée de la fontaine.
    la cocotte

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