Ramadan et son chameau

2010

Après la visite des tombeaux, je monte au sommet de la colline pour m’asseoir à l’ombre du dôme qui la surplombe, l’esprit encore plein de  ce peuple qui vivait là il y a 4000 ans, nobles , pêcheurs, cultivateurs, bâtisseurs de tombeaux qui n’étaient pas, comme on l’a cru, des esclaves. Aimant grimper tout en haut des montagnes, où qu’elles se trouvent, je me prépare à savourer ce moment de solitude et de paix qu’on ressent quand on domine le paysage et qu’on aperçoit au loin les hommes et les choses réduits à une échelle de lilliputiens.

Et là, confortablement assis à la meilleure place, celle qui vous creuse le dossier idéal dans la pierre, bien à l’ombre et caressé par le vent, Ramadan me gratifie d’un joyeux bonjour. Je l’avais complètement oublié, comme j’avais oublié que j’étais la seule touriste à des kilomètres à la ronde et donc sa seule cliente potentielle. Je lui redis calmement que je ne veux pas monter sur son chameau qui admire le paysage à dix mètres de là, que je veux juste rester seule pendant un moment.

Il m’assure qu’il n’est pas là pour l’argent, mais espère bien m’emmener dans son village, qui s’étend, coloré de ce bleu nubien si profond, au creux de la vallée.

–         Je vous le redis : je ne monterai pas sur le chameau. D’accord ?

Ce qui ne le décourage pas : il a tout son temps.

A l’ombre du dôme, il fait une fraîcheur inattendue, et la vue est superbe. Ramadan blablate : marié à une allemande, une belle blonde dont il me montre la photo. Tiens donc ? Pas méchant, juste un peu casse pied, et d’un optimisme désespérant. Il finit par me laisser écrire tranquille et rejoint deux autres chameliers qui viennent prendre le frais contre la face est.

Mais quand je me décide à quitter la fraîcheur du dôme pour descendre vers le village, Ramadan, alerté par les copains (eh, y a ta cliente qui se barre !)  m’emboîte le pas avec son chameau.

–         Non, non, non, je ne veux pas monter sur le chameau…

–         Mais il fait chaud ! plaide-t-il.

–         Je sais, mais je veux marcher quand même.

–         Bon alors, je peux prendre une photo ? Avec le chameau ?

–         Si tu veux.

J’attrape la bestiole par le licou ; ça me rappelle mon chameau blanc en Mauritanie.

Le village est encore désert à l’heure de la sieste. Ramadan m’invite chez lui, mais je lui interdis de réveiller sa mère ou sa sœur pour nous faire le thé. On franchit une petite porte bleue qui donne sur une cour.

A droite de l’entrée se trouve la salle de réception, une pièce rectangulaire de deux mètres sur cinq meublée de chaque côté de bancs recouverts de coussins et d’une longue table étroite. Dans l’angle, une télévision qu’il s’empresse d’allumer. Il me laisse devant un feuilleton inepte et revient dix minutes plus tard avec une théière, un verre de jus de fraise et une assiette de haricots avec du pain. L’hospitalité nubienne, dit-il fièrement.

Entre deux hurlements du comique qui sévit sur la chaîne, on déroule une conversation en arabe qui a l’air de le réjouir. Mon arabe classique fait fureur, et lui tente de m’apprendre quelques mots de nubien. A trois heures le muezzin retentit, bonne occasion de bouger. Ramadan me propose tout un programme, mais je n’ai pas l’intention de passer la soirée avec lui. Il ne renonce pas pour autant.

–         Non, je ne veux pas monter sur le chameau.

Tout juste s’il ne me supplie pas. Lui, dit-il, ne veut pas marcher par cette chaleur. Il enfourche la bête, me fait signe de venir m’asseoir derrière lui. Je tiens bon. Et nous voilà, drôle de cortège, Ramadan sur son chameau, moi à pied, traversant le village qui commence à s’éveiller.

–         C’est le monde à l’envers, fait-il, l’homme sur le chameau et la femme à pied.

Je prends des photos des maisons, surtout des portes qui sont magnifiques même dans la lumière un peu crue de la mi-journée.

Après une très belle balade, j’écris mon adresse email sur un bout de papier, pour Ramadan qui fait triste mine, et rejoins le ferry. La salle d’attente, composée de quatre rangées de bancs sous un auvent, suit les mêmes règles que l’embarcation : les hommes devant, les femmes derrière. Je m’assieds sagement avec mes consoeurs, je ne suis pas venue ici pour choquer.

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4 Réponses to “Ramadan et son chameau”

  1. Colette Raguin said

    Merci Bénédicte de cet air de fraicheur, à lire au café du matin et avant une journée qui s’avère difficile.

  2. bsaouter said

    Fraîcheur toute relative, car il faisait autour de 40 degrés…

  3. Al-Kanz said

    Bonjour,

    C’est une mosquée sur la dernière photo ?

  4. bsaouter said

    Oui, une adorable petite mosquée bleue, juste avant d’arriver à l’embarcadère du ferry.

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