Conversation avec un jeune homme triste (2)

2011

Après une journée de vagabondages sur mon vélo rose entre les deux rives du Nil, je rentre à l’hôtel, où le jeune homme m’accueille en souriant. Il paraît un peu plus réveillé que la veille. Me demande si je vais monter sur la terrasse ce soir. Pas sûr, car je suis fatiguée.

Je reste dans la chambre ce soir-là,  rassasiée de ces rencontres improbables que le voyage en solitaire ne cesse de faire éclore : deux jeunes chinois étudiant à Londres, un peu perdus dans les méandres de l’organisation à l’égyptienne, à qui j’offris à boire devant Medinet Abou au coucher du soleil ;québécoise rencontrée dans la tombe de Sennefer, voyageant seule depuis six mois en passant par l’Algérie et la Belgique ; une jeune fille de quinze ans sur le seuil d’une masure bordant le canal, qui m’invita à entrer chez elle, dérangeant sa mère couchée devant le téléviseur et les poulets dans leur enclos ;un gardien de mosquée prévenant qui m’offrit le repos à l’ombre du lieu saint à l’heure où seuls les touristes sont assez fous pour affronter la chaleur, et bien d’autres encore. J’avais mon lot de discussions.

Le lendemain matin, je pars à l’heure des montgolfières pour une visite du temple d’Hatchepsout en solitaire. Pédale ensuite jusqu’à la vallée des rois et renonce à la vue des dizaines de cars alignés devant l’entrée. De retour à l’hôtel, à l’heure de la sieste, je suis étonnée d’entendre le jeune homme aux yeux tristes se plaindre de mon absence :

– J’avais quelque chose à vous demander, et vous n’êtes pas montée sur la terrasse.

– Eh bien, si tu veux me demander quelque chose, pas besoin de monter sur la terrasse, on peut parler ici.

– C’est que… c’est délicat.

La première chose qui me vient à l’esprit, je ne sais pourquoi, c’est qu’il est homosexuel et qu’il a besoin d’en parler à quelqu’un qui puisse le comprendre.

– Ma famille veut me marier, continue-t-il avec un air de petit animal traqué. Ma famille veut me marier et moi je ne sais pas… Je ne sais pas… comment faire.

– Tu ne veux pas te marier, c’est ça ?

– Si, je veux bien me marier, mais je ne sais pas…

– Tu ne sais pas quoi ?

Son anglais laborieux m’incite à poursuivre la conversation en arabe.

– Je ne sais pas comment faire avec une femme. J’ai besoin que quelqu’un me conseille. Quelqu’un comme vous.

– Ecoute je lui fais, les femmes européennes et les femmes égyptiennes sont vraiment très différentes, la culture est différente, il vaut mieux que tu demandes conseil à un ami, ou à quelqu’un de ta famille.

– Mais, bredouille-t-il, ne vous fâchez pas, ne vous fâchez pas, les femmes, euh, pour le… pour le… sexe – excuse me, excuse me for the word !- elles sont pas tellement différentes, non ?

 

La conversation fut interrompue, fort à propos, par les étudiants chinois qui demandaient qu’on leur serve à manger sur la terrasse. Il m’aurait fallu répondre à ce jeune homme démuni que je n’étais pas prof de pratique sexuelle avant le mariage. Et que toutes les européennes présentes à Louxor ne sont pas à la recherche d’aventures avec de jeunes égyptiens.

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