Le train partira à 3 heures

2011

A droite en sortant de la gare d’Assouan, on trouve même un bureau du tourisme, une exception notable.  Le type traîne-savates, visiblement dérangé par mon intrusion, me donne quand même la solution pour aller d’Assouan à Louxor, le train de 3 heures, ou celui de 6 heures, et la manière de procéder : monter dans le train et acheter le billet à l’intérieur, car ces trains-là n’existent pas pour les étrangers. De fait, ils ne sont pas indiqués sur le panneau d’affichage. Comme deux indices concordants valent toujours mieux qu’un, je vérifie auprès du planton en faction devant l’accès au quai que le train partira bien à trois heures.

–       A trois heures, oui, inch Allah, ticket in the train.

Dans le wagon, je suis entourée d’une famille de coptes et de types qui jouent avec leur téléphone, l’œil rivé sur l’écran, bip, bip, boudouboudabou, visiblement décidés à consacrer le temps du voyage en jeux vidéos entrecoupés d’échanges tonitruants avec les copains. Boules quies ou changement de wagon ? Finalement je migre en 2ème classe, où je suis seule avec deux ou trois vieux en gallabeya. Le contrôleur passe, me fait payer 26 livres, ce qui équivaut à un euro l’heure de train.  Evidemment, un de ces jeunes au look de play boy italien, fausses Rayban, jean délavé et tee-shirt blanc moulant, choisit de s’asseoir juste à ma hauteur, de l’autre côté de l’allée centrale. Me propose de l’eau, revient avec une canette de coca, qu’il dépose négligemment sur ma tablette en me gratifiant d’un regard mâle. Je n’y toucherai pas, et lui rendrai son présent à l’arrivée : merci, mais je n’aime pas le coca. Ce que je n’aime pas surtout, ce sont ces types arrogants qui montrent autant de mépris pour leurs congénères en gallabeya que pour les touristes naïfs.

Je me tourne vers la fenêtre et regarde défiler les champs cultivés, palmiers, bananiers, les maisons cubes des paysans, en brique crue ou peinte ; les hommes en tunique grise, brune ou blanche, tous très minces comme la plupart des nubiens, marchant sur les butées entre les cultures, ou chevauchant des ânes maigrichons.  Dans les champs ils forment des ballots de paille et coupent des herbes inconnues. Fourrage ? Mouloukheya ? Soudain une belle façade décorée de hadj. Encore des bananiers, une femme en noir avec un homme en blanc. Plus on va vers le sud, plus les femmes sont en noir et les hommes en gallabeya. Blanche quand vient le soir, et enfin le repos.  Trente minutes avant Louxor, on aperçoit une chaîne de montagnes.

Dès l’arrivée, je me rends tout de suite au guichet, où ça s’agite car  un couple n’en finit pas d’essayer de régler un problème inconnu. Une bonne demi-heure plus tard, je sors de la file munie de mon billet de retour pour le Caire. Sur le parvis, où par miracle personne ne me propose un taxi ou une calèche, je suis saisie d’un pressentiment : j’ai déjà connu une erreur sur la date, puis sur la destination, reste l’heure. L’employé m’a dit 22h00, sur mon billet, je lis 19h00. Et en arabe un peu plus haut : Assouan. J’apprends à cette occasion qu’on ne vend aux étrangers que des billets Le Caire-Assouan, quelque soit la ville de départ ou d’arrivée. Donc, il faut lire : départ d’Assouan à 19h00, arrivée à Louxor vers 22h00.

Mon sac est léger, je décide de marcher jusqu’au ferry en passant par le temple éclairé. A mi-chemin, un très vieux conducteur de calèche me propose ses services : 7 livres, puis 4, puis 3. Non merci, sincèrement, je préfère marcher. Intervient un policier :

–     Trois  livres, c’est vraiment donné, vous devriez accepter. Le vieux n’a pas eu beaucoup de clients aujourd’hui.

–     D’accord, je lui dis, cinq livres, si vous me rendez la monnaie.

Marché conclu. On longe le temple doré dans la nuit.

Sur le ferry, une petite brise se lève. Quelques felouquiers terminent leur journée. Quand on débarque sur la rive des morts, je ne reconnais rien, l’allée de terre bordée de cahutes a fait place à une grande esplanade dallée, toute lisse, toute propre. J’en suis toute déboussolée et m’en remets au premier chauffeur de taxi qui se présente. Il s’appelle Najjar, trente ans, deux enfants tout jeunes, fonctionnaire le matin pour 450 livres par mois, taxi l’après-midi avec sa 404 familiale. Il a revêtu sa belle gallabeya blanche du soir.

Bienvenue à Louxor, ville-gouvernorat à elle seule, entièrement dédiée au tourisme!

 

Une Réponse vers “Le train partira à 3 heures”

  1. josiane said

    ha comme je t’envie ta facilité d’écriture ,tu devrais vraiment faire un bouquin de tes écrits !

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