Le juste prix des choses

2011

L’hôtel Keylani à la terrasse accueillante est à deux pas du souk, qui ne ressemble en rien au dédale du Khan El Khalili. L’artère principale est une large allée qui longe la ville parallèlement au Nil. J’y achète quelques cadeaux à des prix raisonnables parce que je me débrouille en arabe et que j’ai tout mon temps pour discuter. Je m’attarde dans un magasin de masques hétéroclites qu’un jeune homme me fait visiter.

–       C’est mon grand-père qui les fabrique.

–       Tous ?

–       Oui, presque, avec mon frère, et un ami du même village qui en fait quelques-uns.

Ceux de l’ami sont taillés dans des racines de je ne sais quel arbre, dont les radicelles figurent la chevelure.

–       Et il est où votre village ?

–       A dix kilomètres au nord d’Assouan, il y a beaucoup de nubiens là-bas, c’est un très gros village.

Quand je lui demande où son grand-père a appris à sculpter des masques africains, il sort de son comptoir un livre d’art aux pages volantes à force d’être tournées.

–       Dans ce livre, dit-il, et si tu veux, tu peux choisir ton modèle, et mon grand-père il fabrique le masque.

Belle idée. Et belle illustration de l’utilité de beaux livres au fond d’un village nubien.  Je lui achète un masque, je ne pouvais faire moins, avec les trente euros qui me restent, plus cinquante livres, plus un stylo, un stabilo et un masque occultant pour les yeux. Tout ce qu’il me reste de monnayable dans mon sac. Si je ne devais prendre le train de trois heures pour Louxor cet après-midi, je serais bien allée voir ce village où habitent la plupart des nubiens rencontrés : le felouquier d’hier rentrait lui aussi en taxi vers ce même village.

C’est la fin de mes achats ; j’ai vérifié que les qualités évoquées au musée, sur le panneau consacré au peuple nubien – droiture, honnêteté, fierté – étaient encore pratiquées aujourd’hui. Ici, dans ce petit souk, tous les marchands se connaissent et coopèrent, semble-t-il, plus qu’ils ne se font concurrence. Et ils vous interpellent  de loin, sans vous coller aux basques.

Le vendeur d’objets en cuivre, un homme assez âgé en chemise et pantalon de toile, s’est même assombri lorsque j’ai proposé un prix trop bas pour un plateau qui m’intéressait. C’est la règle pourtant, partir de plus bas pour pouvoir remonter, enfin, c’est ce qui se fait d’habitude.

Il me répond qu’il a donné un prix juste parce que je parle arabe et que par conséquent je ne suis pas une touriste comme les autres, mais que ce plateau a demandé trois jours de travail et qu’il ne peut accepter un prix qui dévaloriserait le travail de l’artisan qui l’a fabriqué.

Il n’avait pas l’air de plaisanter. Délicat processus de marchandage, dans lequel l’humain compte autant que l’objet : ne pas systématiquement croire que le prix demandé est excessif. Comme m’a dit un jour un ami égyptien à qui je demandais quel était le prix correct pour un objet que je voulais acheter :

–       Le juste prix, c’est celui que tu es prêt à payer.

On ne peut mieux dire. Et on peut aussi être prêt à payer un peu plus pour contribuer à améliorer le quotidien de ceux qui sont du mauvais côté de la balance. Enfin, c’est ma conception du marchandage.

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Une Réponse to “Le juste prix des choses”

  1. Bonjour : en fait c’est trés difficile de marchander , car comme vous le dites si bien derriere tout cela il y a l’humain ( je ne parle pas des objets « made in Corea » ! ).

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