Poignée de main

2008

C’était pendant le Ramadan, un matin à dix heures.

L’ascenseur, décoré d’une guirlande lumineuse clignotante, diffuse des versets du Coran. Je monte au quatrième. La dame en vert  derrière son bureau gris se lève, me tend la main, et me dit « Asseyez-vous » en me désignant un des deux sièges visiteurs en skaï noir. Je me retrouve assise trente centimètres en-dessous d’elle. Cette dame veut qu’on la respecte, pas de doute là-dessus. Je dégage les objets qui encombrent son bureau :

– Vous permettez? Je voudrais prendre quelques notes.

 J’étale mon cahier devant elle et la regarde droit dans les yeux. Il apparaît de cette première rencontre qu’elle n’apprécie pas que des initiatives soient prises sans son accord, que le programme de formation lancé par mon prédécesseur lui fait de l’ombre, et que nous n’avons pas tout à fait la même définition du mot coopération.

Quarante-cinq minutes plus tard, elle regarde sa montre, se lève, et m’accompagne dans le bureau adjacent où s’entassent, disposés en U, une inspectrice assise à la meilleure place près de la fenêtre, et deux rangées d’employés. Je serre la main à l’inspectrice, puis à une autre femme, puis, dans la foulée, à un jeune homme à fine barbe et regard brûlant. Je lâche très vite sa main molle quand je le vois blanchir et déglutir, comme s’il avait touché par mégarde un truc gluant. Je salue de la tête le reste de la compagnie. Pauvre garçon, il a dû en avoir pour des heures à se purifier.

Depuis cet épisode, j’évite de serrer la main à un homme avant qu’il ne tende la sienne. Et j’observe la plus grande modestie devant ceux qui arborent une superbe bosse, dite zebiba, au milieu du front. Autant certains voiles peuvent être élégants et joyeux, autant ce signe extérieur de religiosité qui va du simple bleu à la croûte purulente me met mal à l’aise.

A moins que ce soit l’effet naturel d’un front trop bombé sur un tapis de prière trop rugueux. Ou une infection dermatologique mal traitée. Existe-t-il une étude sociologique sur ce phénomène bizarre ?

Par une recherche sur Internet, je trouve sur un forum une explication intéressante :

Soit la peau de l’Egyptien est propice à l’apparition de cette tache. Soit l’environnement égyptien favorise cette marque. Certaines mosquées egyptiennes sont très poussièreuses et Le Caire très pollué. Elles sont aussi très fréquentées ce qui fait que les tapis s’usent vite. Or, un tapis usé favorise, comme j’en ai moi même fait le constat, l’apparition de cette tâche. Les bons Musulmans parmi les Egyptiens sont aussi très pieux.

Pour vérifier si la pollution amplifie le phénomène amorcé par l’usure des tapis, il faudrait observer les fronts des égyptiens qui ne sont pas cairotes…

   Cette photo a été empruntée au blog d’un ex-cairote : www.delavergne.fr/blog/

8 Réponses vers “Poignée de main”

  1. ludo said

    Certains mauvais esprits disent qu’il y en a qui se frottent le front pour avoir cette fameuse zebiba, j’ai même entendu parler de postiches…

  2. Bénédicte said

    Des postiches de zebiba, ça fait pas un peu « Halloweeen »? On peut en trouver à Carrefour à la mi-octobre, peut-être?

  3. ludo said

    Il y a pire, selon certains, on pourrait obtenir une zebiba express en se mettant un morceau d’aubergine chaude sur le front.
    Il semble que le monde musulman soit surpris de la prolifération des zebiba sur les fronts égyptiens, et ce quel que soit l’âge du dévot supposé, alors que cela reste très marginal ailleurs. Il y a donc des débats sur la qualité spécifique de la peau du front des égyptiens, voire de l’influence de la pollution.
    On parle d’un effet de mode, d’ostentation.
    J’ai aussi lu qu’il y avait eu des condamnations religieuses contre les falsificateurs.
    Comme j’ai lu ailleurs à propos des chrétiens : grande croix, petite foi

  4. Nagui said

    Ne sombrons pas dans la moquerie chers amis, y a aussi ceux qui ont la zebiba et qui sont très correctes et ceux qui sont extrèmement cons comme partout. Mais lorsque je rencontre très souvent des femmes qui refusent de me tendre la main pour saluer, je les ignore très simplement et la discusion est terminée! Puisqu’elles pensent qu’on est des chiens en chaleur, aucune raison de les respecter! Mais, j’en ai aussi rencontré de bien voilées et qui tendent la main! jugeons donc les autres par leurs actes et non par leur apparence !

  5. ludo said

    Bien sûr Nagui, il n’est pas question d’attaquer la foi sincère d’une grande partie des égyptiens, même si en 20 ans, j’ai l’impression qu’il y a eu une évolution, au moins dans les apparences, qui n’est pas rassurante.
    Mais ce que j’ai écrit vient de sites d’information musulmans, ce ne sont pas des moqueries venues de l’occident.

  6. Stéphane said

    Formidable note ! Formaidables commentaires ! Où ailleurs qu’au Caire une simple session de travail conduit-elle à de vraies interrogations, la foi, ses démonstrations, les septiques, la dermatologie et de coq en âne la pollution, la mauvaise qualité des tapis importés de Chine et le respect du sinon aux religions révélées mais au moins à leurs pratiquants ?

  7. bsaouter said

    Bonjour Stéphane! M’accompagnerais-tu dans cette nostalgie du Caire et de ses surprises quotidiennes?

  8. Stéphane said

    J’associe trop nostalgie et mélancolie pour éprouver l’un ou l’autre mais me rapelle effectivement au travers de tes notes le plaisir des surprises quotidiennes.
    Ce plaisir me manque.

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