Octobre 2007 – Cette ville rend fou. Ivre le soir, gueule de bois le matin, sans une goutte d’alcool. 23h30, nuit de Ramadan, je tourne en taxi autour du terre plein central, 23h30, gavée d’oxyde de carbone et de particules crachées des pots d’échappement. Personne n’a l’air de se rendre compte. Apocalypse now. On pourrait tourner des heures autour de ce rond point géant. C’est un tourbillon dans lequel une foule s’engouffre, qui jamais ne s’arrête, jamais ne se repose, mue par un mouvement perpétuel. Spectacle fascinant, amphétamines redoutables.

Je me sens mal, un jour sur deux, comme si j’avais été droguée, le matin les yeux bouffis, une barre dans les reins. Décide de sortir quand même pour vérifier les heures d’ouverture du musée, juste le grand boulevard à traverser. Il fait déjà nuit. Je m’engage malgré le flot incessant des voitures, me voilà coincée au milieu, trois files devant moi, trois autres derrière. Soudain un taxi se faufile, créant une septième file. Pile à un mètre de moi. Du coup, une ouverture se fait jour, et je finis ma traversée sous les regards vides des conducteurs à l’arrêt. Arrivée de l’autre côté, je me mets à trembler, failli mourir écrasée ce soir-là, comme un vulgaire moustique. Le vacarme des klaxons est assourdissant, un halo beigeasse recouvre la ville, cernée de partout, je suis au centre d’une immense toile d’araignée, engluée, vidée de toute énergie. Il en faut pourtant, si l’on veut vivre au Caire.

Décembre 2007 – J’ai trouvé la parade : pour traverser la place Tahrir, il faut passer par les sous-sols du métro. Et le plus court chemin de Tahrir à la gare Ramsès, c’est encore le métro, avec bain de foule garanti aux heures de pointe, et massage vigoureux entre deux matrones poussant pour entrer dans le wagon des femmes, tandis qu’un groupe compact pousse en contresens pour en sortir. Tahrir, appelée aussi Sadate, est au carrefour des deux uniques lignes de métro du Caire, que les quelques personnes interrogées m’avaient présenté comme dangereux et sale. Beaucoup moins dangereux que de traverser une demie-douzaine d’avenues à pied, et aussi propre que le métro parisien. A l’entrée, devant le hideux Mogamma, s’activent des vendeurs de nourriture et de boissons, des cireurs de chaussures, et d’autres petits métiers de subsistance. Grâce au métro et à sa foule bigarrée, je prends la décision de rester piétonne, quand tous les collègues se carapaçonnent dans des 4×4 imposantes, prêts à jouer les Goliath contre la foule des petits David noirs et blancs tout déglingués.

6 avril 2008 – Sur le chemin du travail, je décide de faire un petit détour par la place Tahrir, où une manifestation a été annoncée. A sept heures trente du matin, trois rangées de dix policiers casqués et armés occupent la dizaine d’avenues qui mènent à la place. Concentrés, comme pour une répétition générale avant la première.  Des rouleaux de barbelés sont déjà déployés. Mon petit appareil photo est dans la poche de ma chemise, il y restera. Les seuls occupants de la place sont ces hommes en noir au regard fermé qui n’ont pas envie de se faire tirer le portrait.

« Pourquoi un tel déploiement de forces ? ai-je demandé à mes collègues égyptiens.

–       Pour montrer aux gens comment il faut manifester.

–       Et comment faut-il manifester ?

–       Gentiment. Ou pas du tout, si tu ne veux pas d’ennuis. »

Ce jour-là, ils étaient quelques centaines de courageux cherchant les ennuis. Ce jour-là je n’avais même pas osé prendre une photo.

11 février 2011 – Je veux bien saluer, comme l’ont fait certains chefs d’Etats, le courage du raïs stupéfié que son peuple ne l’aime pas, que son peuple le chasse, si l’on entend par courage le difficile adieu aux privilèges et aux illusions que donne le pouvoir. Mais je donnerais au mot courage un sens plus viscéral, celui d’aller le cœur battant, la peur au ventre, à la rencontre de la violence quand on est pacifique et non violent, comme le sont les égyptiens que j’ai rencontrés en marchant seule dans les rues du Caire; le courage de ceux qui ont su dompter leur peur en se rassemblant, tel un énorme essaim, sur l’immense place Tahrir. Le nombre crée la puissance, et le nombre produit le chaos. Et là, parce que chacun était en paix avec soi-même, conscient de la force de la non-violence et de la légitimité de sa présence, l’atmosphère était celle d’une fête où poètes et musiciens faisaient leur miel, à côté de prêcheurs musulmans et de quelques chrétiens. Enfin midan El Tahrir était habitée par des hommes et des femmes debout, armés de leurs téléphones portables, témoins de l’Histoire en train de s’écrire. Même vu depuis un écran d’ordinateur, c’était simplement beau. La monstrueuse place Tharir métamorphosée  en Reine des abeilles.

8 avril 2011 –  Cinq heures, on part pour la place Tahrir où le rassemblement du jour porte de nom de « vendredi de la purification », que je traduirais plutôt par « nettoyage » puisqu’il s’agit de réclamer haut et fort le limogeage et le jugement des ministres corrompus. On descend du Nord, derrière le Musée, où vendeurs de drapeaux et de stickers occupent les trottoirs.

Le soir tombe. Les marchants ambulants, vendeurs de pain, de barbe à papa et de tamarin se mêlent à la foule aux couleurs du drapeau égyptien. Du côté de Talat Harb, une estrade est dressée, où des militaires armés de hauts parleurs prononcent un discours qui m’échappe, à part les mots peuple, armée et militaire. « Mauvais ça, fait un ami, vaut mieux pas s’attarder ». Mais, quoi ? qu’est-ce qu’ils disent ? – Ils répètent que « l’armée est avec le peuple », mais ils demandent aussi que Tantawi, le chef du CSFA, soit jugé. A mon avis, ils vont s’en mordre les doigts ». Plus tard on apprendra que quelques centaines de manifestants, bravant le couvre-feu, sont restés sur la place, et se sont fait expulser sans ménagement par l’armée, des coups de feu ont été tirés, les militaires dissidents ont été arrêtés. Le lendemain, à la télévision, deux officiers expliquent que l’armée n’a pas tiré, tandis que sur Utube les vidéos amateurs démontrent le contraire. Tout le monde devrait regarder Internet et la TV en même temps.

 

10 avril 2011– Difficile de résister à la Reine des abeilles, la place attire comme un aimant. Le boulevard Kasr El Eini est bouclé, je fais le tour par la rue Falaky. Des barbelés interdisent l’accès aux automobiles mais les piétons passent sans problème. Des tentes de fortune occupent le terre plein central. Quatre ou cinq jeunes sur une estrade haranguent un petit groupe. Un peu plus loin, sous leur abri de toile, filles et garçons assis en cercle discutent calmement. 

Dans la trouée de ciel, en direction du Nil, une silhouette se dresse : un homme debout sur la carcasse d’un autobus calciné. L’air sent encore le cramé. A côté du bus, un camion de l’armée immobilisé, dans le même état. Des passants circulent, s’informent, s’attardent un instant, poursuivent leur chemin. Des petits groupes indécis se font et se défont. Ça et là, des hommes couchés dans les maigres buissons dorment ; et toujours les vendeurs de pain, de foul, de boissons traversent la place, et le porteur de tamarin en costume d’arlequin, sa grande jarre argentée sur le dos, zébrures colorées dans  l’air chargé de suie. L’heure est sombre : quel rôle joue l’armée ? L’armée est avec le peuple, répètent-ils à l’envi. L’armée fera ce que le peuple veut.  Sur le trottoir, devant le Hardy’s, un barbu tient une conversation très sérieuse avec quelques personnes. Pour qui votera « le peuple » ? Les sources d’information ne sont pas les mêmes pour tout le monde : la télé pour les illettrés, le journal pour les autres, Internet pour les natifs du numérique.  Malgré toutes ces incertitudes, malgré le soupçon de trahison -Tantawi s’est-il entendu avec Moubarak pour établir un nouveau régime militaire ? Les militaires lâcheront-ils le pouvoir alors qu’ils détiennent tant de privilèges ?-, je vois une nouvelle Egypte où les gens s’expriment librement, parlent à voix haute, revendiquent la liberté de penser. La belle endormie s’est éveillée, il lui faut réapprendre à marcher.

 


Novembre 2011:  lu quelque part:

«  Les règles de la démocratie veulent que ce soit la majorité qui ait raison.

–       Et si la majorité avait tort, me direz-vous ?

–       Ça ne change rien : la majorité aurait raison d’avoir tort. »

Et je me demande pour qui a voté le porteur de tamarin en costume d’arlequin.

Dec 19 2011 12:50PM

La Haut commissaire aux droits de l’homme, Navi Pillay, a condamné lundi la répression brutale des manifestations par les forces militaires égyptiennes sur la Place Tahrir, au Caire, qui a fait au moins 11 morts et plus de 500 blessés depuis vendredi.

« Les images de manifestants en train de se faire brutalement matraquer et frapper, longtemps après le moment où ils ne montrent plus aucune résistance, sont extrêmement choquantes », a estimé lundi Navi Pillay dans un communiqué.

« Des personnes gisant inanimées sur le sol sont montrées dans des vidéos en train de se faire taper sur la tête et le corps avec des matraques. Ce sont des actes menaçants et inhumains qui ne peuvent être  justifiés par le maintien de l’ordre et la gestion des foules », a-t-elle ajouté.

La Haut commissaire a rappelé qu’il y a un mois elle avait déjà déploré l’utilisation excessive de la force, y compris  à balles réelles, par les forces de sécurité et militaires contres des manifestants pacifiques.

« Il semble que les forces de sécurité égyptiennes et leur commandants politiques et militaires n’ont rien appris de l’année écoulée, y compris le fait que des actions comme celles-ci peuvent alimenter la colère des manifestants et qu’entamer la résolution des problèmes politiques, sociaux et économiques est plus difficile encore », a souligné Mme Pillay.

Elle a appelé les autorités à ouvrir une enquête impartiale et indépendante sur tous les abus et la répression perpétrée contre les manifestants ces derniers mois, y compris sur les assassinats, sur la torture et l’utilisation excessive de la force.

« Les autorités égyptiennes doivent montrer un engagement réel pour le respect des droits de l’homme, notamment au travers de l’éradication des mauvais traitements, d’une réforme globale du secteur de la sécurité, de la levée de l’Etat d’;urgence et du respect de l’Etat de droit et des libertés fondamentales, particulièrement la liberté d’expression et la liberté d’assemblée et d’association », a conclu Navi Pillay.

L’armée fera ce que le peuple veut…

Le ciel est couleur ocre, mais il paraît que ce n’est pas encore le fameux khamsin, vent de sable irritant qui se glisse partout. Dès le matin, la migraine me prend à la base du crâne, malgré une nuit passée au Nouveau Caire. Ce sont les effets de la pollution, que j’avais oubliés. Finalement, c’est bien l’été qu’il faut venir, pendant que les Cairotes sont en vacances. Lire la suite »

Impossible de revenir au Caire sans revoir Ibn Touloun. Je prends la passerelle au-dessus du métro, entre Saad Zarlhoul et Sayeda Zeinab, emprunte les ruelles en terre battue, sourit aux enfants qui sortent de l’école, je suis chez moi. Arrivée à la mosquée, dont les abords grouillent de monde, je passe la rue du souk aux tissus colorés. Croise un marchand de tamarin, portant sa grande jarre en métal sur le dos. C’est un moustachu très maigre aux allures d’Arlequin, qui semble sorti d’une pièce de théâtre. Enchaîne avec le porteur d’eau, muni d’un plateau retenu par une sangle, sur lequel reposent une dizaine de verres renversés. Lire la suite »

Gérard de Nerval a passé trois mois et demi au Caire entre janvier et mai 1843. Il se rendra dans le Delta, mais renoncera à embarquer pour Louxor, jugeant le voyage « trop long et trop fatigant pour voir de simples ruines, dont on se rend fort bien compte d’après les dessins. Les mœurs des villes vivantes sont plus curieuses à observer que les restes des cités mortes… »

Le 14 février, résidant au Caire, il écrit :

« Véritablement le soleil est beaucoup plus brillant dans ces pays que dans le nôtre, et il semble qu’on n’ait vu ce soleil-là que dans la première jeunesse, quand les organes étaient plus frais. C’est presque rajeunir de dix ans que de vivre ici. » Lire la suite »

Lors de mon premier séjour au Caire, je n’étais jamais allée à Fustat, le quartier le plus ancien du Caire, celui où Amr Ibn El As, général du deuxième successeur de Mahomet, planta sa « grande tente en poils (de chèvre ou de chameau) ». C’est le sens du mot Fustat. فسطاط

C’est mon ami  عمروا qui nous y a conduites en septembre 2009, une demi heure avant l’iftar. On longe un souk moderne et désert, avant de se garer sur une place où des enfants jouent au football. Lire la suite »

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Derviche tourneur : religieux musulman qui effectue des danses rituelles tourbillonnantes. Dictionnaire encyclopédique Hachette

J’aime assez l’adjectif tourbillonnant, pied de nez impertinent à la rigueur du verbe effectuer. Je m’imagine, m’adressant à un « religieux musulman » : Voudriez-vous, je vous prie, m’effectuer une danse tourbillonnante ?  Lire la suite »

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Au début, les cafés du Caire m’impressionnaient, surtout ceux qui rassemblent dès le matin des tablées d’hommes fumant la chicha, tout en suivant du regard l’étrangère qui passe entre les chaises débordant sur la rue. Je me contentais d’observer de loin le mélange de nonchalance et d’effervescence qui se dégage de ces lieux de rencontres masculins. Puis, peu à peu, grâce à des amis égyptiens, j’ai appris à connaître les cafés de mon quartier, et à les aimer. J’ai même cessé de me soucier de l’eau avec laquelle le thé était fait, fumé quelques narguilés, et bu de délicieux verres de jus de fruits sans craindre la tourista. C’est que je n’étais plus une touriste. Lire la suite »

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La boucherie de Garden City à la veille de l'Aïd

Cet article a été écrit par Amr Bebars

Hussein El Hadad, boucher âgé de 65 ans, pratique cette profession depuis plus de 50 ans. Ce personnage établi à Garden city rappelle aux visiteurs les acteurs Egyptiens Mohamed Réda, Adli Kasseb et Abdel Fatah El Ossari. Difficile de deviner sa profession à sa gallabeya propre et sans tache de sang. Hussein El Hadad est un homme grand, fort et vigoureux. Une tasse de thé à la main, assis derrière une table dans son grand magasin du quartier de Garden city, il attend un de ses rares clients. Son métier ? Boucher. Lire la suite »

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En plein cœur du Khan, dans une ruelle qui vous fait remonter le temps de cinq ou six siècles, se cache la plus grande demeure de l’époque ottomane, récemment restaurée.

Elle s’est fait désirer : la première fois, il était cinq heures passées. Le gardien nous aurait bien laissés entrer quand même, si un imam ne s’y était réfugié pour faire la prière du crépuscule. Lire la suite »

La seule mosquée du Caire où les gardiens de chaussures, accroupis derrière le premier pilier, lacent autour de vos chevilles deux magnifiques produits de l’artisanat local, qui vous évitent de vous déchausser. Mais si vous tenez à marcher pieds nus, ils se feront un plaisir de garder vos souliers. Toutefois, opter pour le chausson de bure qui ralentit l’allure a un charme particulier. Obligé, pour une fois, de traîner des pieds. Le touriste pressé n’a pas sa place ici. Lire la suite »

Le désert impeccable des grands hôtels, leurs forêts de colonnes en marbre, leurs plantons gominés au sourire niais, leurs gardes de sécurité à l’entrée ouvrant votre sac en s’excusant, leur clim silencieuse et leur fond sonore de cascades et de fontaines artificielles, leurs galeries marchandes aux prix affichés en dollars, tout cela peut rassurer après un bain de foule et la traversée périlleuse des avenues en étoile autour de Talaat Harb. Lire la suite »

 

Le Nouveau Caire, ville nouvelle surgie du désert, à cinquante kilomètres à l’est du Caire. Une ville sans passé, à l’avenir incertain. Pour l’instant, c’est un vaste mélange de sable remué, de béton gris et de brique rouge, qui s’étale autour de futurs quartiers résidentiels singulièrement dépourvus de cette vie grouillante du vieux Caire. Lire la suite »

 Le marché va avec la prière, puisque c’est vendredi. Sous une halle en bordure de trottoir sont rassemblés les hommes à la prière, des vieux, des jeunes, et des passants qui circulent pour se frayer un chemin jusqu’au marché. Lire la suite »

Au nord-est de la Citadelle, nous descendons du grand boulevard vers le cimetière des sultans mamelouk, où on ne s’attend pas à trouver un vrai havre de paix, un village sans voitures, des tombes intégrées aux habitations, mais pas vraiment d’habitations dans les tombes, qui sont peintes en jaune, ocre ou vert, avec des touches de mauve. Lire la suite »

                               

Ce matin de janvier, pour la première fois, brouillard épais. Il a plu pendant la nuit. La rue se transforme en grosses flaques noires et les gens en ombres grises. C’est la troisième fois qu’il pleut. La température n’excède pas huit ou neuf degrés. En face du parc, non loin du kiosque qui a perdu ses couleurs coca cola, un container à ordures d’où émerge un gamin de sept ou huit ans. Lire la suite »