Histoires de check point

2010

Onze heures du soir. Au check point de la route du désert, en direction du Caire, un policier arrête toutes les voitures. Amr lui tend les papiers. Une discussion s’engage, à laquelle je ne comprends pas grand-chose. Quelques minutes plus tard, on repart. Je demande à Amr :

–          Qu’est-ce qu’il disait ?

–          Que mes garde-boue n’étaient pas règlementaires.

–          Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?

–          Je lui ai donné dix livres.

–          Ah bon ! Quand ça ?

–          Quand il m’a rendu les papiers.

–          Je n’ai rien vu du tout.

–          Je savais que j’avais dix livres dans ma poche gauche.

–          Tant mieux, parce que pour reconnaître un billet de dix livres dans le noir… Tu peux te tromper, et lui donner cent livres, ou cinquante piastres.

–          Cinquante piastres, il vaut mieux pas. Il croirait que tu te payes sa tête.

–          Et comment on sait combien on doit donner ?

–          Aux galons. Il y a des gradés à qui il ne faut rien donner. Tu serais accusé de corruption. Et d’autres à qui tu peux donner plus ou moins, selon le niveau. Celui-là, il était content avec dix livres.

Finalement, être posté toute la nuit au check point peut rapporter une petite somme, si on raquette chaque conducteur. Rien d’autre que du bakchich organisé, pour remplacer le racket légal de nos péages d’autoroutes. Et ça coûte moins cher au conducteur qu’une amende pour garde-boue non règlementaires ou autre anomalie subitement décelée.

Le lendemain, mon amie S., égyptienne, nous raconte une autre histoire de check point. De retour du désert, avec un ami, égyptien lui aussi, par quarante degrés. Elle est en débardeur dans la voiture. Contrôle d’identité :

– Vous êtes mariés ? demande le policier au conducteur, sans regarder la passagère.

– Non, vous avez vu les papiers, nous sommes amis, pas mariés, juste amis.

– Et t’as pas honte de te balader comme ça avec ta princesse ?

Qualifier une fille de « princesse », c’est la traiter de prostituée.

Ils ont eu beau s’expliquer, dire qu’ils n’avaient rien fait de mal, qu’on n’avait pas le droit de les traiter ainsi, tenté de faire intervenir par téléphone quelques amis susceptibles d’influencer le cours des choses, ils sont restés cinq heures à l’arrêt, dans la voiture, en plein cagnard. Mon amie n’a pas eu droit à un seul regard du policier promu gardien des bonnes mœurs sur les routes désertes.  L’histoire ne dit pas combien l’ami égyptien avait en poche. Dans une telle affaire d’atteinte à la pudeur masculine, dix livres ne suffisent pas sans doute.

Il y a des jours où il vaut mieux ne pas être égyptienne. Ou alors toujours avoir un niqab en réserve sur le siège arrière, à enfiler rapidement en cas de contrôle.

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