Pilleurs de tombes et vendeurs de poupées

2011

Au 19ème siècle, donc, quand tout le monde se servait en Egypte – mais il y eut aussi de grands égyptologues soucieux avant tout de préserver les trésors mis au jour-, la famille Abdel Rassoul, native de Gournah, village installé sur les tombes des nobles de Thèbes, se tailla une réputation de pilleurs de tombes. Et comme on ne finit jamais de payer pour les crimes commis par ses ancêtres, les autorités n’eurent de cesse de déloger les descendants d’Abdel Rassoul et tout le village de Gournah de leurs habitations assises sur les précieuses cavités qui leur servaient de cave, fraîche l’été, pas trop froide l’hiver.

Déjà au milieu du 20ème siècle, une première tentative de délocalisation échoua. Dommage, car le nouveau quartier conçu par l’architecte Hassan Fathy, dans le respect des constructions traditionnelles en adobe, avait une autre allure que la cité de béton qui accueille aujourd’hui les habitants de l’ancienne Gournah. Ce premier « Nouveau Gournah » était malheureusement trop éloigné des tombes , qui constituaient le gagne-pain des habitants. Gardiens de tombeaux, porteurs de morceaux de miroirs pour éclairer les fresques, guides officieux, sculpteurs d’albâtre, restaurateurs, vendeurs de souvenirs à la sauvette… Déjà, il y a 25 ans, les petites filles couraient après les touristes en brandissant les mêmes poupées de chiffon qu’aujourd’hui.

Et là, en 2010, le choc des murs écroulés, des maisons éventrées et des trous béants à la place du patchwork familier des cubes ocres, bleus et jaunes. A l’extrémité sud du village, seul un pâté de maisons d’antan a été conservé, en guise d’échantillon pour les photographes nostalgiques.

Il faut grimper au milieu des gravas sur de vagues sentes récemment formées, pour retrouver les tombes de Nakht, Ramose et Sennefer, ma préférée. Les gardiens sont encore là, avec leur bout de miroir et leur liasse de centimes d’euros à échanger contre des livres. Ça et là, un ustensile de cuisine, une chaussure oubliée dans les ruines. Pourquoi une savate crevée provoque-t-elle toujours ce pincement de cœur ?

 

C’est en redescendant que je tombe sur les vendeurs de poupées, réfugiés à l’abri d’un mur encore debout. Tout de suite c’est la ruée. « Madame, Madame, un euro, Madame ! » L’insistance de ces gamins habitués aux touristes a toujours été plus ou moins proche du harcèlement, selon le degré de tolérance du visiteur. Mais cette fois, il s’agit d’autre chose, quelque chose qui ressemble à l’énergie du désespoir. J’aurais dû passer mon chemin, étant déjà largement pourvue en poupées de Gournah, au lieu de quoi je me mets stupidement à compter les euros que je viens d’échanger au gardien de Ramose. Six pièces de un euro. A la vue de l’argent, l’essaim de gamins se fait plus pressant, des dizaines de mains tendent des poupées, et quelques chameaux, nouveauté sur le marché. A bout de ressources, je m’adresse aux adultes affairés autour d’une camionnette : «  Qui est le grand frère ici ? ». Un jeune s’avance sans conviction.

–       Je te donne six euros et tu me donnes six poupées, d’accord ?

La nuée se déplace sur lui, et après quelques tapes sur les doigts, il me tend son butin :

–       You have got 4 dolls and 2 camels.

Il s’éloigne avec l’argent poursuivi par les heureux gagnants, tandis que les perdants me jettent un regard réprobateur. Quelle est la bonne méthode ? Y a-t-il seulement une bonne méthode ? Je me prends à rêver d’un stand devant la maison rebaptisée musée, où seraient exposées les poupées et autres objets d’artisanat que les enfants se relaieraient pour tenir, et l’argent serait redistribué équitablement aux familles. Ce serait plus rentable que la méthode du harponnage qui fait fuir la plupart des touristes. D’autant plus que si les précieux touristes se plaignent de harcèlement auprès des autorités, le résultats sera probablement l’interdiction totale de la vente à la sauvette sur le site. Le nettoyage de Louxor bat son plein.

 

Un des chameaux a été donné à un bébé nouveau né.

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Une Réponse to “Pilleurs de tombes et vendeurs de poupées”

  1. josiane said

    mais depuis la révolution est passé par là !
    le gouverneur qui avait eu cette brillante idée de destruction a été limogé,le nouveau fera t’il reconstruire gourna (on en parle)
    mais je pense que les gamins seront là encore longtemps avec leurs poupées .le manque de touristes ne vas pas arranger la situation !a bientot peut’etre

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