Hoda Sha’arawi

2011

La rue Hoda Sharawi au Caire donne sur la rue Talat Harb, qui relie la place du même nom à la place Tahrir, dont le monde entier connaît maintenant le sens littéral et symbolique. J’ai souvent emprunté la rue Hoda Sharawi pour aller au restaurant Felfela, mais surtout pour passer un moment dans l’ancien jardin du café Riche, qui abrite maintenant le roi de la chicha en plein air, été comme hiver. D’ailleurs le café s’appelle Al Boustan (le jardin).

Mais qui était Hoda Shaarawi ? Une grande dame révolutionnaire, et une des premières féministes égyptiennes, fondatrice de l’Union féministe égyptienne, en 1923. En cette journée du 8 mars, je voudrais lui rendre hommage ainsi qu’à toutes les égyptiennes engagées dans la lutte pour l’égalité et la démocratie, hier et aujourd’hui. Surtout aujourd’hui.

Hoda est née en 1879 dans une famille de la haute société, ce qui lui permit d’obtenir « le maximum d’instruction qu’une fille pût obtenir à cette époque », comme le dit joliment mon manuel d’arabe, dans la leçon 6 intitulée « Les pionnières du mouvement féministe arabe ». Elle avait donc étudié les sciences, le dessin, la musique et bien sûr le Coran, ce qui ne l’avait pas empêchée de se retrouver mariée à son cousin et tuteur à l’âge de 13 ans. Le texte dit qu’elle en avait été informée à peine une heure avant l’événement et qu’elle protesta, mais que pouvait une fillette contre la force de la tradition ? Ce choc fut le déclencheur, semble-t-il, de son engagement pour l’égalité des sexes et le droit à l’éducation.

Son mari, Ali Sharawi, engagé dans la lutte pour l’indépendance de l’Egypte aux côtés de Saad Zaghloul eut le mérite d’associer Hoda à ses activités politiques, si bien qu’elle écrit dans son autobiographie : «  Mon attention s’est détournée de ma vie privée pour s’attacher à la cause de mon pays ». C’est la naissance du parti Wafd, qui tire son nom de la délégation (c’est le sens de Wafd en arabe) formée par Saad Zaghloul, à la fin de la seconde guerre mondiale, pour demander à l’Angleterre d’appliquer le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : «  Nous voulons, disait-il, devenir les amis de l’Angleterre, mais nous voulons l’amitié qui unit l’homme libre à l’homme libre, et non celle qui lie l’esclave à l’homme libre. ». Les destinataires de cette requête auraient répondu : «  Chez un enfant, trop de nourriture provoque l’indigestion ». Autrement dit : le peuple égyptien n’est pas mûr pour se gouverner lui-même. Il me semble avoir déjà entendu ça quelque part, près d’un siècle plus tard…

Le rôle des femmes pendant cette période de lutte pour l’indépendance n’a pas été mis en avant par les historiens. J’apprends pourtant que nombre de femmes participèrent aux manifestations et que, le 16 mars 1919, après la mort de l’une d’elle, tuée par une balle anglaise devant la mosquée Al Hussein, entre 150 et 300 égyptiennes se rassemblent, couvertes de leurs voiles et brandissent des drapeaux figurant le croissant et la croix entremêlés, symbole de la solidarité des musulmans et des coptes face à l’occupant. J’ai retrouvé ces motifs sur le profil facebook de nombreux amis après l’attentat contre l’église d’Alexandrie, le 3 janvier dernier, remplacés un mois plus tard par le drapeau égyptien.

Hoda participe aux manifestations, et crée en janvier 1920 le Comité central des femmes du Wafd. Mais comme d’habitude les hommes se réservent les choses sérieuses, comme les négociations avec les britanniques, et la mise en place d’une nouvelle loi électorale, qui refuse le droit de vote aux femmes.

Hoda s’éloigne alors du Wafd et crée en 1923 l’Union féministe égyptienne, dont trois représentantes participèrent à un congrès international à Rome. L’histoire raconte que les délégations européennes s’étonnèrent qu’il y eût en Egypte des femmes possédant ce niveau de culture et de conscience politique. Si aux yeux des occidentaux les hommes étaient des enfants, que dire des femmes ? L’imagerie populaire issue de l’orientalisme véhiculait l’idée qu’elles vivaient toutes dans des harems sans autre occupation que celle de plaire à leurs époux, et qu’elles ignoraient tout des problèmes et des événements de la vie publique.

Hoda Sharawi et sa jeune amie Seiza Nabrawi ont-elles été piquées dans leur amour propre ? Toujours est-il que dans le train qui les ramenait d’Alexandrie, où elles avaient débarqué, au Caire, elles décidèrent de lever les voiles, si l’on peut dire. Leur arrivée à la gare du Caire à visage découvert a fait grand bruit, et leur photo fut publiée le lendemain dans les journaux. Seiza Nabrawi, sur la page de mon manuel, a un petit air coquin qui attire le regard, tandis que Hoda garde un maintien et un sérieux de grande dame qui rappelle un peu Marguerite Yourcenar.

Ce geste symbolique marqua le début d’une activité intense pour l’égalité, en commençant par l’éducation des filles, pour qui n’existait alors aucune école au-delà du primaire. En 1924 fut inaugurée la première école secondaire de filles, à Choubra.

En 1944, le premier congrès féministe arabe, au Caire, se donne pour objectif la mise en place d’une citoyenneté égalitaire pour les hommes et les femmes des Etats arabes libres (de la colonisation). Et la Ligue arabe, née quelques mois plus tard, ne comprend aucune femme…Hoda l’appellera «  La ligue de la moitié du peuple arabe ».

Où en est l’Union féministe égyptienne aujourd’hui ? Après la prise du pouvoir par Nasser, elle fut interdite, comme toutes les organisations et partis politiques, ses membres furent assignées à résidence, emprisonnées ou exilées.

Les femmes étaient bien présentes sur la place de la libération. Seront-elles présentes dans la construction de la Nouvelle Egypte ? Les acteurs de la nouvelle Egypte sauront-ils enfin faire une place aux femmes? Existe-t-il des hommes féministes en Egypte? J’en ai bien rencontré un ou deux, alors l’espoir est permis.

Pour en savoir plus:

Article de la revue Persée : Féministe et nationaliste égyptienne: Huda Sharawi

Article d’Al Ahram (en anglais) : Feminism in a nationalist century

Article de Sylvie Nony :Journée des femmes égyptiennes, 8 mars 2011

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3 Réponses to “Hoda Sha’arawi”

  1. Marie said

    Merci pour votre blog.
    Je ne savais pas que le Café Riche était devenu un jardin pourtant je suis toujours en contact avec mes amis Egyptiens
    Merci

  2. bsaouter said

    Le café Riche est toujours là, mais la dernière fois que je suis passée, il était fermé. C’est le passage derrière qui mène à un autre café qui s’appelle  » El Boustan », qui signifie « Le jardin ». Mais le passage est plutôt une espèce de cour intérieure avec un ou deux arbres.

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