Les oubliés de Dieu

2008

Un samedi à Alexandrie, en mémoire de mon père, j’assiste à la messe de huit heures à l’église Saint-Vincent de Paul, avec les dix sœurs bénédictines qui résident encore au couvent, les deux vieux préposés à l’entretien du jardin et des locaux, et trois ou quatre « externes ». L’église est vaste et claire, et la messe dite en français par un prêtre libanais, dans sa version moderne, comprenant l’échange un peu gauche de poignées de mains avec ses voisins de banc, geste généreux dont on veut faire profiter les voisins de derrière, et ceux de devant. Heureusement que l’Assemblée est peu nombreuse. Les bancs sont durs et j’ai passé une mauvaise nuit, entre le bruit des klaxons et celui du frigo. Je me laisse bercer par la musique des mots qui remontent à l’enfance. Des mots dont le sens m’échappe, depuis que l’existence d’un Dieu impuissant m’a paru pire que  la solitude de l’agnostique.

Le ciel est un peu couvert, et au fond de ma brume intérieure, j’éprouve encore une fois cette bizarre sensation de « qu’est-ce que je fous là ? ». Dieu n’a rien à me dire. Si encore je pouvais être un témoin honnête de cette Egypte où 40% de la population vit avec moins de deux dollars par jour, où on fait la queue depuis 6 heures du matin pour acheter du pain à cinq piastres, où les gens se fichent éperdument de maintenir leur environnement propre, où les seuls à pratiquer le recyclage sont les chiffonniers, ravitaillés par des gamins qui plongent dans les containers à ordures pour en tirer ce qui est récupérable, où les enfants des pauvres s’entassent à plus de soixante par classe tandis que les ministres décrètent une évaluation générale de la qualité de l’enseignement, où, où, où…

 

C’était un petit moment de dépression, c’est passé, réjouissons-nous d’être né du bon côté. Pour conclure, deux citations, la première d’un écrivain célèbre, la deuxième d’un journaliste d’Al Ahram Hebdo.

 – Tu as beaucoup de choses à faire, dit-elle. De grandes choses.

– Le monde n’a pas besoin de grandes choses. Les hommes ont faim, Raya; et les affamés ne rêvent que de pain. Tout le reste est folie.

 Albert Cossery. Les hommes oubliés de Dieu.

 Et la deuxième :

 « Former un organisme national pour le contrôle de la qualité de l’enseignement est comme chercher un garagiste pour réparer une voiture que l’on ne possède pas ».

 

 

Une Réponse vers “Les oubliés de Dieu”

  1. josiane said

    superbe texte !j’aimerais savoir écrire comme toi ,hélas je ne sais dire les choses qu’avec des photos !

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